Pascal Couchepin a lu «L’insurrection des particularités»

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 avril 2025 · 0 commentaire

Dans sa chronique, l’ancien conseiller fédéral partage une lecture qui l’a marqué. Ce mois-ci, il commente le dernier essai de Chantal Delsol, qui entend caractériser la situation de l’individu contemporain.

«Dieu est mort, Marx est mort et moi je ne me sens pas bien.» Ainsi Chantal Delsol cite-t-elle Woody Allen pour caractériser la situation de l’individu contemporain. Comment en est-on arrivé là? Les causes de ce désenchantement font l’objet de la meilleure et de la plus longue partie du dernier ouvrage de Delsol. Selon elle, ces causes sont, profession oblige, d’ordre philosophique. Nous vivons dans un monde éclaté qui a provoqué une insurrection des particularités. Chacun cultive son moi, devenu le centre de l’univers. Le «commun» n’est plus attractif.

Notre société a été façonnée par le christianisme interprété dans les termes de la philosophie grecque. L’Eglise, pendant des siècles, a imposé sa vison du monde fondé sur un dualisme qui n’a pas été remis en cause par les Lumières: le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux ou encore l’homme et la femme. Pour le christianisme, Dieu est raisonnable et comme l’homme est fait à son image, la morale, qui permet la cohabitation, est fondée sur la raison. La science qui scrute le réel est valorisée. Cette conception n’a pas empêché des conflits entre les sciences exactes et celles morales, dont la théologie. Mais le principe demeure: la raison est l’instance finale qui permet d’approcher de la vérité.

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Ce bel édifice s’est effondré au cours des derniers siècles. Le monde n’est plus le fruit d’un équilibre issu d’une «sagesse de midi», suivant l’expression de l’auteure. L’individu a conquis une autonomie qui n’est plus limitée que par l’autonomie de l’autre. Des idéologies ont tenté d’occuper l’espace laissé libre par la disparition de la référence au christianisme et aux Lumières. Le XXe siècle a connu le triomphe et l’échec lamentable des grandes idéologies totalitaires. Mais les anciennes visions ont laissé des traces, dont l’idée d’égalité. Dans le christianisme, l’égalité naît du fait que tous les êtres humains sont égaux, parce que fils de Dieu. Dieu mort, il reste une nostalgie d’égalité qui se conquiert par la lutte. Le marxisme a théorisé ce conflit dans la lutte des classes. Marx mort, il reste la soif d’égalité, la lutte contre toutes les dominations qui seraient la trame de l’histoire. Cette lutte est sans fin, et pour cause, le réel résiste et crée en permanence de nouvelles inégalités qui justifient sans cesse de nouveaux affrontements.

Quel monde naîtra du chaos dans lequel nous sommes plongés? D’autres cultures – Delsol évoque la Chine – vont elles s’imposer? Probablement pas, et pourtant, sur la durée, les sociétés ne peuvent se passer d’un «narratif» qui permette le vivre ensemble. Le «trumpisme» peut-il réussir à redonner au monde ce récit collectif? Je ne le pense pas et je ne le souhaite pas. Alors, quoi? Le débat est ouvert. Le Regard Libre y contribue.

Vers les précédentes chroniques de Pascal Couchepin

Vous venez de lire une chronique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°115).

Chantal Delsol
L’Insurrection des particularités
Ed. Cerf
Janvier 2025
314 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».