De New York à Paris, un futur heureux possible

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écrit par Sébastien Lapaire · 12 janvier 2025 · 0 commentaire

LE RÊVE AMÉRICAIN AU LENDEMAIN DE LA PRÉSIDENTIELLE (4/4). Polarisation croissante, défaite des sondages et des Démocrates… Cette série d’articles a pour ambition de présenter quelques leçons à tirer de la nouvelle élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis.

«Ne pariez jamais contre les Etats-Unis d’Amérique», écrivait l’oracle d’Omaha, Warren Buffet, dans sa lettre annuelle de 2021. Peut-être était-ce alors un vœu mal formulé, une injonction aux boursicoteurs américains – ou peut-être plus: un conseil d’ami, de ceux que donne la mafia.

Accueillir la nouvelle présidence de Trump comme un coup de tonnerre ne fait plus le même effet qu’en 2016, lorsque nous découvrions alors l’animal. Nous étions humblement convaincus que cet homme ne deviendrait jamais président des Etats-Unis. Et pourtant. Une nouvelle fois, le Parti démocrate a perdu, l’Amérique est toujours plus polarisée, les sondages se sont trompés: le catastrophisme bat tambour partout où il trouve des oreilles assez sottes pour y croire. Et chacun d’accueillir cette nouvelle comme une nouvelle annonce de fin du monde, car le peuple américain a décidé pour lui-même d’élire un protectionniste. Or, quiconque souhaitant prédire un destin funeste, comme si demain était promis à la mort d’une civilisation (ou pire?), devrait se rappeler l’avertissement de l’oracle d’Omaha: même esseulés, les Etats-Unis gagnent toujours.

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Le futur heureux ne peut être marqué que par la défiance et la méfiance vis-à-vis des certitudes populaires, de ce que l’on croit être vrai, quand, derrière, une autre vérité s’instigue et se propage, au détriment de ceux qui pensaient avoir raison devant tous les autres. C’est une des conséquences du choc frontal provoqué par le réel lorsqu’il contacte l’idéologie de comptoir. A cette aune, pas de révolution ou de mouvement populaire puissant. L’absence d’événements similaires aux événements de janvier 2020 met en lumière la victoire écrasante d’une Amérique sur l’autre. Il convient de constater qu’un autre visage républicain victorieux se dessine, plus serein et radieux que le spectacle humiliant et désolant qu’il nous avait offert lors de la fin de la dernière mandature de Trump.

Un renouveau du rêve américain

Le rêve américain n’est pas mort: cette vitalité, cachée et préservée au sein du Midwest étatsunien, se réinvente systématiquement. Dans la mutation, il y a la volonté de préserver un patrimoine acquis tout en réformant l’excès, et ce que représente Trump est exactement ce que représente l’acquis face à une mitose corrosive: il est impossible de revenir sur la nature de l’eucaryote, à moins d’abattre l’entièreté de son système. Et chacun de dire, après, que ce temps du vieux rêve américain est révolu: cette élection montre qu’il n’est jamais passé.

Le futur heureux promis à l’Amérique est celui de la production, de l’économie heureuse, et d’un mode de vie consommant. C’est ce que le rêve américain renvoyait initialement, et on ne se trompe jamais quand on évoque les nostalgies de l’imaginaire collectif; celui d’un temps béni que l’on souhaite rattraper, à la manière du fou, essayant de se saisir de Kaïros, frappant systématiquement dans le vide. Et puis, une fois, au hasard du temps, la chance lui sourit, et il le saisit finalement, sans jamais s’en défaire, car il sait que le Kaïros, par sa folle cavalcade inhérente à son personnage, une fois lâché ne reviendrait pas avant un long moment. Voici l’image de l’Américain moyen, au lendemain des élections, tentant, comme un fou, de se débattre afin de faire revivre ce qui fit de lui la civilisation la plus aboutie de l’histoire de l’Homme.

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Et au-delà même du temps heureux, des billevesées, des danses incessantes d’un monde consommant mort et éthéré, il souhaite tenter de se rapprocher un peu plus de ce qui l’a porté sur la Lune, non pas comme un baroud d’honneur, mais convaincu que cette action le fera devenir indubitablement ce qu’il est.

Dans cette attente funeste d’une apocalypse que tous voudraient finalement voir, par entrée agressive dans cette polarisation stupide, simplement pour le bon goût d’avoir eu raison à un moment donné dans l’histoire, il y a une vérité absolue, que rappelleront toujours les Etats-Unis d’Amérique: ne demandez jamais à un président de vous rendre heureux – et surtout s’il n’est pas le vôtre – «le» faisant référence tant au bonheur qu’au président.

L’Europe au lendemain des élections américaines

Les souverainetés européennes, se réveillant, et pleines d’entrain à cet égard, l’ont bien déterminé: l’heure de la guerre de tous contre tous au niveau des Etats est revenue, et nous ne pouvons plus vivre en espérant que notre vieil allié vienne nous secourir en cas d’agression. Le corollaire du principe de réalisme dans les relations internationales, voulant que les Etats évoluent dans un espace anarchique, est que les Etats ne peuvent, finalement, compter que sur eux-mêmes pour assurer leur subsistance.

Au lendemain des élections américaines, la fracture initiale du monde occidental en deux blocs distincts, parfois concurrents et parfois alliés, rompant avec une tradition de fraternité, pousse à une tendance nouvelle dans l’ordre mondial. Le Président français évoquait, deux jours après les résultats, la nécessité d’approfondir la souveraineté européenne – comprendre: vis-à-vis des Etats-Unis notamment. Il est vrai que ce vote constitue un revirement effrayant pour les sociétés européennes: commerce complexifié par les taxes douanières, incertitude géopolitique, renfermement sur soi, diplomatie du tweet.

Pour les laquais, vivant certainement sous la coupole fédératrice et rassurante d’un monde unipolaire, il est convenu absolument que cette élection est un échec cuisant pour leur propre sécurité, oubliant que la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Pour les autres, ceux ayant encore au cœur le monde européen dans sa grandeur, cette brique posée par le président Trump rappelle aux souvenirs d’un passé glorieux, où l’Europe était capable du meilleur. Oui, le monde atlantiste est divisé – car il est divisible. Oui, le monde de demain est incertain, dangereux et complexe; le Vieux Continent a construit ses plus belles réussites sur ces défis.

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Ces succès supposent une indépendance: politique, d’abord, car tout part de là. Economique, ensuite, car tout se construit par ce biais. L’autonomie de notre vieille Europe doit persister, et s’accentuer. Nous avons un pan entier du monde qui s’offre à nous. Là où certains n’y voient que du noir (comme si, par un coup de baguette magique, Trump devenait le président des Etats-Unis d’Europe), il y a des raisons d’espérer pour nos souverainetés européennes: l’occasion se dessine enfin d’améliorer la construction européenne, attirer davantage de capitaux étrangers, construire un système fédéral clair et uni dans ses diversités.

Dans cette opportunité nouvelle, s’imposant à nos consciences bon gré mal gré, il y aura certainement des gagnants et des perdants. Il est donc nécessaire et urgent de travailler à la réalisation de l’Europe future avant de geindre, en oubliant que le monde de demain ne sera pas moins dangereux ou instable que celui d’aujourd’hui. Seulement, l’Europe aura l’occasion et les moyens d’y faire face. Demeure une question centrale: qui des perdants ou des gagnants souhaitons-nous rejoindre dans la grande histoire du monde?

Nabil Djarfi est diplômé en sciences politiques et relations internationales. Parisien de naissance, de cœur et de sang, il est genevois d’adoption.

Tous les épisodes de cette série d’articles («Le rêve américain au lendemain de la présidentielle»)
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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