Un souverainisme européen? Alexandre del Valle VS Philippe Val

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 décembre 2023 · 0 commentaire

A l’occasion de notre dossier consacré aux communautés, notamment nationales, les essayistes français Alexandre del Valle, géopolitologue, et Philippe Val, éditorialiste, croisent le fer sur l’idée de souverainisme européen portée notamment par Emmanuel Macron.

Comment définiriez-vous le souverainisme?

Alexandre del Valle: C’est une réalité politique qui transcende le clivage droite-gauche en mettant au centre l’intérêt national et l’indépendance de la nation. Sans refuser ni le droit ni les traités internationaux, les souverainistes veulent que les Etats conservent toujours le pouvoir de dénoncer ces traités lorsqu’ils les jugent contraires à leurs intérêts.

Philippe Val: Le souverainisme, c’est paradoxalement une idéologie qui nous éloigne de la civilisation. Quand j’étais petit, je n’avais pas une grande conscience politique, mais je me sentais déjà européen. Parce que j’apprenais l’allemand, que je découvrais la littérature, avant de me régaler des films de Fellini, de la musique de Mozart ou du théâtre de Shakespeare… Le souverainisme s’oppose à cette grande patrie européenne.

Qu’a-t-il de spécifique dans le contexte européen?

Alexandre del Valle: En Europe, le souverainisme est un mouvement d’indépendance nationale qui refuse d’une part le fédéralisme européen et d’autre part le mondialisme entendu comme la création d’instances internationales de plus en plus contraignantes qui obligent les Etats à abandonner leur souveraineté. Dans la mesure où ils s’opposent à la fois à de grandes puissances étatiques étrangères comme les Etats-Unis, mais aussi à des forces politiques à l’intérieur de l’Europe, soutenues par des multinationales influentes, les souverainistes sont énormément diabolisés. C’est pour cela qu’on tente constamment de les assimiler à l’extrême droite, ce qui, je le répète, ne correspond pas du tout à la réalité, dans la mesure où le souverainisme n’est par essence ni de droite ni de gauche.

Philippe Val: J’ai réalisé des reportages pendant plus de dix ans dans des pays non-démocratiques, où les gens étaient à la fois précaires et sous la menace politique. Je m’arrangerais toujours pour avoir des contacts avec des étudiants ou personnes de la classe moyenne qui avaient une certaine idée du pays dans lequel ils vivaient, qui étaient informés sur le monde, qui pensaient leur pays. A chaque fois, l’un d’eux m’a dit spontanément: continuez, en Europe, vous nous montrez qu’une voie de la paix et de la liberté est possible. Il n’y a que l’Europe pour ne pas croire à elle-même. Bien des Européens vivent aujourd’hui comme des poissons qui ne savent pas que c’est de l’eau, et qui ne voient pas qu’il y a des individus qui urinent dedans. Face à nos ennemis extérieurs, islamistes, ou intérieurs, wokistes, nous ne devons surtout pas nous diviser.

Que pensez-vous de la notion de « souverainisme européen » défendue par Emmanuel Macron notamment ?

Alexandre del Valle: Il s’agit clairement d’un artifice rhétorique par lequel on tente de dévier les aspirations à l’indépendance des nations européennes dans le sens d’une Europe fédérale qui, en réalité, est l’ennemie des souverainetés nationales. C’est une manière de brouiller les pistes en justifiant quelque chose au nom de son contraire, une invention à la fois perverse et géniale qui permet de revendiquer la défense de la souveraineté tout en discréditant l’idée que la nation est l’échelon pertinent pour mener ce combat.

Philippe Val: C’est l’idée d’Europe-puissance. L’Europe s’est construite sur le droit, après la guerre. Elle a par le même coup lâché la puissance. Or, contrairement aux citoyens d’un Etat, les Etats entre eux sont à l’état de nature: c’est le plus fort qui gagne. Dans un monde au bord de la guerre, il est urgent de construire une Europe-puissance. Des milliards sont injectés dans la défense militaire, c’est très bien. Mais l’Europe-puissance n’est possible que si nous éduquons nos jeunes à l’amour de leur continent. Cela passe par l’amour des arts et des sciences.

Vous venez de lire un débat tiré de notre dossier COMMUNAUTES, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 101).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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