Les sondages, ou l’art d’avoir toujours tort
LE RÊVE AMÉRICAIN AU LENDEMAIN DE LA PRÉSIDENTIELLE (3/4). Polarisation croissante, défaite des sondages et des Démocrates… Cette série d’articles a pour ambition de présenter quelques leçons à tirer de la nouvelle élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis.
Il est bon ton de dire des économistes que leur profession a été créée pour rendre plus crédibles les astrologues. Il est cependant peu courant, bien que toujours pertinent, d’intégrer à cette maxime les sondeurs. Les instituts de sondages représentent, comme à chaque élection, un élément primordial, extrêmement médiatisé, de la vie politique. Tantôt métrique certaine permettant d’analyser objectivement des tendances globales, tantôt outil incitant la population à aller voter, il est aujourd’hui difficile d’appréhender un instant de démocratie sans son lot d’enquêtes d’opinions.
En 2016, les sondages américains étaient formels, et prédisaient à l’unanimité une victoire éclatante d’Hilary Clinton. Le peuple américain voyait déjà l’ancienne Première dame prendre le rôle de son mari – ce qui n’est pas produit. Le traumatisme de 2016 explique peut-être au sein de ce parti une curieuse superstition consistant à le croire partir perdant quand il est représenté par une ancienne Première dame, ce qui permettrait d’expliquer au moins en partie le frein de la candidature de Michelle Obama au poste démocrate de 2024.
Et voilà qu’avec l’élection du 5 novembre, une nouvelle fois, les sondages avaient tort. La victoire semblait pourtant se dessiner pour Kamala Harris. La Démocrate disposait d’une réserve conséquente de voix, en pariant sur les votants Biden de 2020. Nul à douter qu’elle pensait à juste titre ne pas subir un tel revers électoral. Il conviendra de passer, par esprit de neutralité et volonté d’analyse sérieuse, sur les prédictions républicaines, évoquant à tue-tête qu’ils gagneraient indubitablement; même une horloge cassée peut donner l’heure exactement deux fois dans la journée.
Le système injustement attaqué
Les votants américains sont probablement les plus surpris – cette élection encore! – du résultat et de l’abysse qui est apparu entre le candidat républicain et la candidate démocrate. Jusqu’au moment du vote, tous les sondages et modèles de prédictions évoquaient une bataille serrée entre Trump et Kamala.
Le système électoral américain, critiqué tous les quatre ans quand le résultat ne plaît pas, est souvent le grand fautif dans les livres partisans. Les Etats-Unis, comme leur nom l’indique, ne sont pas un pays unitaire – cette sémantique étrange seule, consistant à confondre pluriel et singulier, le démontre. Les élections se font au scrutin indirect, et cela, pour témoigner de ce que sont initialement les Etats-Unis d’Amérique: des Etats, tous singuliers, ayant choisi volontairement de coopérer, et de se fédérer ensemble.
Grand malheur à celui qui oublie la nature réelle des Etats-Unis quand il s’essaie à l’art de la prédiction, perdu dans la croyance qu’un bon Etat est l’esquisse ratée d’une dictature romaine centralisée. Pour fédérer presque 350 millions d’habitants, le pari du système politique est le suivant: pour prendre le pouvoir, il faut être apte à fédérer une majorité de grands électeurs, portant la voix de ces Etats.
Un absentéisme sous-estimé
Pour comprendre l’échec des sondages de 2024, il faut comprendre l’échec des sondages de 2016: chacun était alors persuadé que Clinton passerait face au sulfureux Trump. A cet égard, la mobilisation démocrate s’est rapidement essoufflée, croyant aveuglément dans les sondages, pensant qu’il n’était alors même pas nécessaire d’aller voter, alors que la Trumpmania prenait forme au cœur des Etats-Unis, rassemblant des déçus démocrates, et des déçus républicains également, repêchés in extremis par Donald.
C’est qu’il ne suffit pas d’être prédit gagnant pour s’assurer une place à la Maison-Blanche, mais bien de savoir mobiliser son camp, et qu’importent les sondages. L’élection se joue le jour même, et non sur une campagne ou un mandat. Ce point est à l’évidence critiquable: qui peut dire que ce choix serait conforme au bon sens toute la durée d’un mandat?
Comment expliquer que les prévisions les plus sérieuses aient donné Harris gagnante dans le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie (trois Etats clés, ou swing states), mais également au sein du vote populaire? Il convient d’émettre l’idée que peu de sondages modélisaient correctement l’absentéisme démocrate, et croyaient, certainement, qu’il serait semblable à celui de 2020. Tout comme en 2016, c’est la méthode des instituts qui a été défaillante. Ces derniers n’ont que peu de fois posé la question «Irez-vous voter?» aux sondés.
Deux causes du ralliement à Trump
On a pu lire ici et là que les influenceurs influenceraient la campagne, en oubliant que les influenceurs n’influencent que les influençables. L’implication tardive de Barack Obama (ou même le soutien de Taylor Swift) dans la campagne de Kamala Harris est un signe parmi tant d’autres du sérieux avec lequel il faut considérer le phénomène Trump. Ce que le 44e président des Etats-Unis incarne, c’est à l’évidence ce que le 45e a su reprendre, et cela tient en une vérité simple: les Américains n’aiment pas la défaite. Cette idée transversale, chaque président le sait. Etre un perdant, et s’en plaindre, c’est systématiquement assurer son revers électoral, car à la pitié, ils préfèreront toujours le phantasme et l’envie.
Les billevesées idéologiques ont également leur part de responsabilité dans la direction du vote: à la surprise générale, la caricature peinte par les Démocrates du camp républicain ne convainc plus. Il convient d’observer que la part des minorités, pourtant chasse gardée de la gauche habituelle, a grandement évolué entre 2016 et 2024 au sein de l’électorat Trump. Le clientélisme politique démocrate s’essouffle, et les Noirs, Sud-Américains et autres communautés ont tendance à préférer l’universalité proposée par les Républicains à la caricature hystérique et essentialiste peinte par les démocrates.
Donald Trump n’a finalement pas fait que gagner une élection: il rend par ce coup de grâce, encore une fois, après la débâcle de 2016 et l’étrange surprise de 2020, les honneurs à un système dont il s’est juré d’être l’ennemi, à tort ou à raison. Et à chacune de ses victoires, ce n’est plus seulement un temps incertain qui se dessine, c’est avant tout un temps de désenchantement et de désillusion pour ceux chez qui les biais de confirmation et autres imbécilités sont légion.
Nabil Djarfi est diplômé en sciences politiques et relations internationales. Parisien de naissance, de cœur et de sang, il est genevois d’adoption.
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