Chypre: deux mémoires en conflit

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 novembre 2024 · 0 commentaire

En juillet de cette année, Grecs et Turcs ont commémoré les cinquante ans de la partition de Chypre. L’occasion d’un survol de la situation politique, et de ce que pourrait être son évolution dans le futur.

Une seule île; deux visions radicalement différentes du passé se font face. On pourrait résumer ainsi la situation de Chypre depuis cinquante ans. Car depuis la prise de contrôle par les Turcs du nord de l’île en 1974, deux versions irréconciliables de l’événement cohabitent. D’un côté, les autorités de la république située au Sud – dont les habitants sont pour la plupart de langue et de culture grecques – ne cessent d’entretenir le souvenir douloureux de ce qu’ils ont vécu comme une violation patente de souveraineté. De l’autre, les Chypriotes turcs du Nord, appuyés par la Turquie, estiment que l’intervention de l’armée turque, parce qu’elle faisait suite à une tentative de coup d’Etat orchestrée par Athènes, a permis de protéger les habitants de culture turque vivant sur l’île de l’Enosis – l’incorporation de Chypre à la Grèce – qui, il est vrai, aurait pu aboutir en cas de succès du putsch.

Un climat de peur et d’incertitude

Au-delà des narratifs, il est utile de se pencher sur la situation géopolitique concrète, et le rôle de la Turquie notamment. D’après un article de Pierre Blanc, enseignant à Sciences Po Bordeaux et chercheur associé à l’Institut français de géopolitique, publié en 2013 par la revue Hérodote, la montée en puissance des nationalistes grecs à Chypre au milieu du XXe siècle et leur désir d’unir cette île à la Grèce a fait naître chez les Turcs une peur de l’«encerclement». Il faut dire que l’attitude grecque, à l’époque, était plutôt offensive. En témoigne un référendum organisé en 1950 par le clergé grec et dont le résultat fut favorable au rattachement de Chypre à la Grèce.

Aussi, ajoute Pierre Blanc, des attentats commis par des nationalistes grecs dès le début des années 1950 ont motivé par exemple le gouvernement turc à soutenir, à partir de 1957, le TMT, un groupement de résistance mis en place par des Chypriotes pro-turcs. Ce climat de peur et d’incertitude a ainsi pris fin brutalement en 1974 avec la prise de contrôle du nord de l’île par l’armée turque. Depuis, c’est le statu quo qui règne. Dans cette situation gelée, la perspective d’une paix véritable paraît limitée, même si les tentatives d’y arriver existent.

Une priorité de l’ONU

Peu couverte par la presse internationale, l’élaboration d’un processus de résolution de la question chypriote demeure une priorité de l’Organisation des Nations unies (ONU). Son secrétaire général, Antonio Guterres, a nommé en janvier 2024 une envoyée personnelle chargée de la résolution de ce conflit. Après une série de déplacements en Grèce et en Turquie, la représentante du secrétaire général a rédigé un rapport dont le contenu et les conclusions doivent à présent être examinés par les parties concernées. Mais comme toujours en géopolitique, la démarche entamée par l’ONU a ceci de délicat qu’elle fait face à deux narratifs et des représentations frontalement opposés, notamment concernant les droits fondamentaux de chaque partie.

C’est ce qui explique sans doute l’échec du plan Annan – du nom du secrétaire général de l’ONU de l’époque – en 2004. Cette proposition de règlement de la question chypriote visait à instaurer un Etat fédéral binational. Seulement, parce qu’elle mettait en cause la liberté d’installation des Chypriotes hellénophones dans la partie nord de l’île, ces derniers rejetèrent massivement le projet par référendum.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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