Les femmes au pouvoir, ligne de fracture du féminisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 29 octobre 2024 · 0 commentaire

Alors que les disparités de représentation entre hommes et femmes restent persistantes aux plus hauts niveaux décisionnels, l’arrivée de certaines femmes au pouvoir révèle des dissensions sur la nature même de la «cause des femmes».

«Je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne.» En 2022, trois ans après avoir scandé ces mots lors d’un discours à Rome, Giorgia Meloni est devenue la première femme à gouverner l’Italie en se hissant à la tête du Conseil des ministres. Tout au long de sa campagne, sa condition de femme et de mère a été particulièrement mise en avant.

Au regard des statistiques et bien au-delà de l’Italie, Giorgia Meloni fait figure d’exception. En juin 2024, elle était la seule cheffe de gouvernement sur la photo officielle du G7. A l’heure actuelle, moins d’une dizaine de femmes dirigent des Etats ou des gouvernements européens et elles ne représentent qu’environ un tiers des parlementaires nationaux. Malgré son caractère inédit, la victoire de Meloni fut accueillie avec un certain effroi au sein des milieux féministes, d’ordinaire si prompts à dénoncer l’absence de femmes là où s’exerce le pouvoir politique. En cause, les positions conservatrices de Meloni, notamment sur la question de l’avortement.

Un mur idéologique

Dans les dernières décennies, la dirigeante italienne n’est pas le seul exemple de femme influente politiquement au niveau européen. Angela Merkel est sans doute le cas le plus emblématique, la chancelière allemande ayant exercé un leadership incontestable sur tout le continent européen durant ses quatre mandats (2005-2021). Plus récemment, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, et Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ont marqué l’histoire en féminisant pour la première fois des postes de très haute responsabilité. En Suisse, Karine Keller-Sutter s’est imposée comme la personnalité forte du Conseil fédéral, se plaçant même parmi les 25 femmes «les plus influentes au monde» en 2023 selon le très sérieux Financial Times.

Cependant, ce qui pourrait avoir des airs de progrès pour la cause des femmes en politique n’est pas toujours perçu positivement par les mouvements féministes. Car il existe ici un mur idéologique: si les politiciennes appartiennent à des mouvements politiques dits «de droite», que celle-ci soit conservatrice, nationaliste, extrême ou modérée, les réactions des milieux féministes oscillent entre opposition frontale et fortes mobilisations à leur encontre – dans les cas de Marine Le Pen et Giorgia Meloni par exemple – et indifférence certaine – dans le cas de politiciennes réputées plus modérées.

L’égalité en ligne de mire

Une femme au pouvoir ne représenterait un progrès que si elle est de gauche? Contactée, la conseillère nationale vaudoise Léonore Porchet (Les Verts), explique que les luttes féministes concernent davantage les opportunités que les résultats: «Avoir des femmes au pouvoir n’est pas un but en soi. Notre objectif est que tout le monde, hommes et femmes, ait les mêmes droits et opportunités, ce qui n’est pas le cas actuellement. Après, si l’égalité des chances mène à l’élection de personnes qui ne veulent pas améliorer cette même égalité, on ne va pas applaudir.»

Toutefois, l’élue évoque une spécificité féminine qu’il convient de prendre en compte: «A position politique égale, je préférerai toujours une femme au pouvoir, peu importe le parti, car elle a une expérience de vie différente. D’ailleurs, les quotas devraient se faire par formation politique, en imposant l’égalité sur les listes, pour garantir une meilleure représentation aussi à droite, car aujourd’hui c’est encore la gauche qui œuvre majoritairement pour la place des femmes en politique.»

Une légitimité questionnée

Céline Amaudruz, conseillère nationale genevoise UDC et vice-présidente du parti, décrit ainsi la différence de perception des femmes de droite et de celles de gauche par les mouvements féministes: «Une femme de droite est d’abord perçue comme une personne de droite, elle est sans cesse assimilée à sa formation politique, alors qu’une femme de gauche est d’abord vue comme une femme.»

Ainsi, déplore la politicienne genevoise, les femmes de droite ne sont pas toujours considérées comme pouvant légitimement mener les combats pour la cause féminine: «La gauche considère avoir le monopole de la défense de la cause féminine, à tort. Car les femmes de droite, parfois, défendent mieux la cause féminine dépassant l’aspect seulement sociétal ou social. Elles défendent les femmes à 360 degrés, prenant plus au sérieux l’aspect sécuritaire par exemple.»

Il ne semble donc pas exister une «cause des femmes» universellement partagée. Sur la question sécuritaire par exemple, les désaccords politiques restent prégnants – les partis de droite nationaliste réclamant régulièrement une justice davantage répressive et une politique d’immigration restrictive au nom de la cause des femmes. Les clivages idéologiques empêchent également que l’arrivée de femmes à des postes occupés jusque là par des hommes soit célébrée universellement comme un progrès. La cause des femmes ne se présente pas comme un enjeu politique en soi: finalement, chaque camp y met ce qui l’arrange et ce qui cadre avec ses objectifs.

Ecrire à l’auteur: pablo.sanchez@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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