Le scepticisme, pour échapper au dogmatisme et au relativisme
Le scepticisme soutient deux choses: il est très difficile d’atteindre la vérité, mais cela ne veut pas dire que la vérité n’existe pas. Cette école de pensée enseigne l’humilité dont a besoin notre époque.
Peut-être les journalistes et les philosophes ont-ils la mission de rappeler les fondamentaux du scepticisme à l’heure où le dogmatisme se répand comme une traînée de poudre dans la société. Un dogmatisme qui se traduit par une intolérance intellectuelle et qui cohabite à merveille avec le relativisme, cet autre marqueur de l’époque.
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Prenons l’exemple des jugements esthétiques. Qu’il puisse y avoir une part d’objectivité dans l’évaluation de la beauté d’un visage, d’un paysage ou d’une œuvre artistique est une idée qui n’a longtemps choqué personne, mais qui ne semble plus la bienvenue. A en croire la plupart des gens, il serait admis que le goût est purement une affaire subjective! Pourtant, il suffit de suivre ne serait-ce qu’un séminaire de philosophie consacré à cette question pour constater qu’elle n’est de loin pas tranchée. Des thèses adverses s’affrontent sur le sujet et se raffinent à force de débats, quand d’autres disparaissent et d’autres encore jaillissent, inédites, du terreau de la dialectique.
Nier l’éventualité d’avoir tort en affirmant que le goût est une affaire purement subjective, le proclamer de façon péremptoire en vertu de son intuition ou de la coutume sans prendre en compte les raisonnements critiques, voilà l’attitude dogmatique. Se contenter de dire que c’est peut-être vrai, mais peut-être faux, et qu’il faut continuer de peser le pour et le contre pour tenter de s’approcher de la vérité, voilà l’attitude sceptique. C’est également l’attitude scientifique, puisqu’elle suppose la confrontation d’arguments afin de pointer les failles de la théorie provisoirement privilégiée pour tâcher d’en trouver une meilleure. C’est l’attitude de toute enquête philosophique ou journalistique digne de ce nom. Et l’avantage de ces disciplines par rapport aux instructions judiciaires, c’est que leur verdict ne sera jamais définitif.
Le scepticisme est au service de la vérité
On le voit, relativisme et dogmatisme marchent main dans la main. Il y a une prétention immense à affirmer, catégorique, qu’il y a «autant de vérités sur la question que d’individus», que «la» vérité n’existe pas. Comment diable peut-il être vrai que rien n’est vrai? Comment soutenir qu’il est absolument vrai qu’aucune vérité n’est absolue? Au-delà de cette autoréfutation de la théorie, le relativisme fait mine de se débarrasser d’un concept – la vérité – pourtant élémentaire. Qui voudrait d’un monde où l’on ne pourrait plus croire à rien, puisque croire à quelque chose, c’est croire que cette chose est vraie? D’un monde où l’on ne pourrait plus tenir pour vrai que quelque chose est faux? Et donc d’un monde sans progrès scientifique, parce qu’il n’y aurait plus de processus de falsification des théories antérieures?
Le relativisme se propulse pourtant à une vitesse effrénée depuis un certain temps. Et pas seulement en matière esthétique. La réalité biologique fait par exemple les frais d’une idéologie du ressenti comme nouveau critère de détermination de ce qu’est une femme – qui devient une vérité relative au sujet, et même changeante, en vertu de la fluidité du genre. Sans doute que le manque d’attention des institutions médiatiques ou politiques à des points de vue «dérangeants», ce qui est une forme de dogmatisme, contribue à cette dislocation de l’attachement commun au concept de vérité. Le cheminement individuel ou collectif vers la vérité suppose justement la prise en compte de tous les avis, l’absence de censure, réelle ou symbolique.
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Reste à expliquer comment le scepticisme peut être vrai, alors même qu’il nous invite à douter de tout. En fait, il n’y a rien de problématique à soutenir que le scepticisme est vrai et à en tirer les conséquences, tout en continuant d’en douter. Ne pas en douter serait au contraire incohérent. Il s’agit seulement de penser que jusqu’à preuve du contraire, le scepticisme permet d’éviter les problèmes que posent le dogmatisme ou le relativisme en ne donnant pas de définition satisfaisante de la constitution du savoir. En contestant la possibilité d’une certitude totale chez l’être humain, le scepticisme renforce paradoxalement la légitimité de la recherche de la vérité.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
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