«La libération des femmes démarre avec le capitalisme industriel»

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écrit par Sébastien Lapaire · 06 mars 2024 · 0 commentaire

Avec son essai Féminicène, Véra Nikolski apporte un vent de fraîcheur sur un sujet miné par les oppositions idéologiques. L’ouvrage s’intéresse à la cause profonde qui explique l’évolution favorable de la condition des femmes: la révolution industrielle.

Le Regard Libre: Selon vous, nous vivons à l’époque du féminicène. Comment faut-il comprendre ce concept?

Véra Nikolski: C’est un néologisme que j’ai formé à partir du mot «anthropocène», qui désigne l’âge des hommes avec un grand H, c’est-à-dire de l’humanité. Une période à partir de laquelle nous avons marqué l’environnement avec une empreinte démultipliée. Un débat existe parmi les géologues pour situer précisément le début de l’anthropocène, mais l’événement le plus significatif, c’est la révolution industrielle, à l’orée du XIXe siècle. En effet, c’est à ce moment-là que nos modes de vie et notre environnement matériel ont commencé à changer de façon spectaculaire.

Alors, pourquoi parler de féminicène?

L’anthropocène est un concept global, qui satisfait peut-être les géologues, mais pour les sociologues ou les historiens, il n’est pas assez nuancé et précis. C’est pourquoi certains proposent de parler de «capitalocène», pour insister sur le lien entre capitalisme et influence humaine sur la biosphère et le climat; ou encore de «thanatocène», pour souligner la destruction de la nature qui en résulte; etc. En m’intéressant à cette époque, j’ai remarqué que personne n’avait repéré cette particularité: c’est le premier moment de l’histoire où les femmes accèdent à l’autonomie. Le terme de féminicène met en lumière le fait que c’est l’entrée dans l’anthropocène qui permet cette égalisation des statuts.

Vous parlez de «l’émancipation des femmes». A quoi pensez-vous en particulier?

Il ne s’agit pas d’une émancipation au sens philosophique, qui renverrait à la libération de toutes les contraintes, mais simplement d’une égalisation des conditions et d’une homogénéisation des statuts entre hommes et femmes. Du point de vue historique, c’est un véritable renversement. En effet, dans l’ensemble des sociétés qu’on a connues au cours de l’histoire, les femmes étaient, d’une façon ou d’une autre, subordonnées à l’autorité masculine. C’est uniquement dans ce sens très factuel que j’emploie le mot «émancipation».

Vous défendez l’idée que c’est la révolution industrielle qui a permis l’émancipation des femmes, davantage que les luttes féministes.

J’ai toujours été insatisfaite avec le récit habituellement mis en avant pour expliquer les progrès dans la situation des femmes, car il donne une importance prépondérante aux luttes militantes et à la diffusion des idées. Je ne nie pas l’importance des idées: elles participent à la maturation des consciences et peuvent avoir un impact sur la réalité. Mais pour que les idées triomphent, il faut d’abord qu’un certain nombre de conditions soient réunies. Une idée ne peut pas s’imposer hors de tout contexte, à n’importe quel moment, de façon complètement arbitraire. Pour émerger et gagner les esprits, elles doivent pouvoir trouver des appuis dans la réalité. C’est pourquoi je m’intéresse aux transformations structurelles de nos sociétés qui ont rendu l’idée d’émancipation formulable et applicable.

Les conditions matérielles sont donc prépondérantes pour expliquer le succès ou l’échec d’une révolution?

Oui. Cette idée n’est pas nouvelle: elle se trouve déjà dans les écrits de Marx. Entre l’infrastructure et la superstructure, c’est la première qui commande les changements. L’infrastructure, qui désigne les moyens matériels et techniques de production, mais aussi les rapports entre les classes qui accompagnent le processus productif, est la base sur laquelle vient s’appuyer la superstructure: les idéologies, l’art, la culture, les structures familiales. En fonction des conditions matérielles d’existence, le faisceau d’idées qui sera possible et exploitable dans une société ne sera pas le même. Il y a des conditions dans lesquelles certaines idées ne pourront pas s’épanouir ou même éclore, tout simplement.

Mais les conditions matérielles ne débouchent pas automatiquement sur certains résultats.

Exactement, le lien n’est pas mécanique. Elles rendent les changements possibles, sans garantir leur succès.

© Adrien Largemain pour Le Regard Libre [Paris]
Quelles étaient donc les conditions matérielles – et leur pendant culturel – qui empêchaient, jusqu’à la révolution industrielle, l’égalité entre hommes et femmes?

La différenciation sociale entre les sexes remonte à la préhistoire, et quelle qu’ait pu être la diversité des sociétés qui ont suivi, jusqu’aux temps les plus récents, la domination masculine représente un invariant anthropologique. Cet invariant s’explique d’une façon très simple: l’être humain étant une espèce sexuée, c’est la femme qui supporte le poids de la procréation, et dans les sociétés primitives (mais aussi dans toutes les sociétés préindustrielles, marquées par une productivité du travail faible), cette particularité la désavantage pour la participation à d’autres activités, ce qui donne naissance à la division sexuelle du travail.

C’est-à-dire?

Moins robustes et surtout moins mobiles que les hommes du fait de leur fonction maternelle, les femmes ne pouvaient se spécialiser dans les tâches qui demandaient des efforts physiques continus et de longs déplacements loin du foyer. C’est ce qui explique que les hommes détiennent, dans les sociétés primitives, le monopole de la chasse (et de la guerre). Mais l’être humain est un être social, et si cette spécialisation n’a rien d’arbitraire (cela explique qu’elle ait été universelle), elle a probablement dès l’origine été traduite dans des normes sociales, des injonctions, des interdits et un discours idéologique.

Comment faut-il s’imaginer la situation des femmes avant la révolution industrielle?

Le mot qui résume le mieux leur quotidien, c’est la contrainte. Toute une série de contraintes, qu’on a complètement oubliées, pesaient à cette époque sur les êtres humains en général et sur les femmes en particulier. En raison de la forte mortalité infantile, les naissances étaient bien plus nombreuses qu’aujourd’hui, et une partie importante de la vie d’une femme était consacrée aux grossesses et au soin des (nombreux) enfants. La gestion d’un foyer exigeait alors un véritable travail à temps plein: les femmes passaient leur temps, du matin au soir, à effectuer toute une série de tâches quotidiennes que nous n’effectuons plus, car elles sont désormais externalisées ou prises en charge par l’infrastructure mécanique et technologique. Chercher l’eau au puits, allumer le feu, entretenir le potager, confectionner, repriser et laver les vêtements – autant de gestes qui ne nous sont plus familiers, et dont le caractère chronophage limite le temps disponible pour se livrer à d’autres activités.

La révolution industrielle réduit donc l’importance du facteur biologique?

La révolution industrielle a conduit à une transformation totale de notre environnement matériel. Nous ne vivons plus du tout dans le même monde que nos ancêtres d’il y a à peine sept ou huit générations. Dans les sociétés industrialisées, nous sommes protégés de la faim, en raison de la hausse des rendements agricoles, du froid grâce au chauffage, des maladies infectieuses car nous avons des médicaments. Le confort inouï dans lequel nous vivons, fruit de décennies de croissance économique et de progrès technologique sans équivalent dans l’histoire humaine, qui démarre avec le recours aux énergies fossiles, nous affranchit de la plupart des contraintes qui pesaient sur le quotidien de nos ancêtres. Et si cet allègement des contraintes a profité à tous, il a été particulièrement important pour les femmes, qui ont gagné un temps considérable à l’échelle d’une journée, mais aussi à l’échelle d’une vie.

Pourquoi la révolution industrielle libère-t-elle du temps spécialement pour les femmes?

La technologisation du quotidien qui se met progressivement en place est un premier élément de réponse. On pense naturellement à l’apparition, au fil du temps, des appareils électroménagers (le slogan publicitaire «Moulinex libère la femme» a une part de vérité), mais l’électroménager n’est que la pointe de l’iceberg. Ce qui révolutionne la vie des femmes, c’est toute l’infrastructure qui se cache derrière: l’arrivée de l’eau courante, du chauffage, le fait que désormais, grâce à la production de masse, les vêtements ne se fabriquent plus au sein du foyer ou que les aliments ne viennent plus du jardin, mais d’un magasin. Cette division sociale – et non sexuelle – du travail, qui prend de l’ampleur dans le sillage de la révolution industrielle, réduit les tâches domestiques à la portion congrue, ce qui permet aux femmes de se consacrer à d’autres activités, notamment de travailler à l’extérieur du foyer.

Le progrès économique et médical fait également baisser la mortalité infantile. Avec quelles conséquences sur la vie des femmes?

Pour mieux comprendre la rudesse de l’époque préindustrielle, il faut se rappeler qu’avant la fin du XIXe siècle, à peine un enfant sur deux parvenait à l’âge adulte. La forte natalité n’était donc pas uniquement due au fait que les gens ne savaient pas comment éviter les grossesses, mais surtout à la nécessité de faire beaucoup d’enfants pour espérer en garder quelques-uns. C’était inévitable pour des raisons aussi bien anthropologiques – l’être humain veut laisser une descendance – que matérielles. Les enfants représentaient un investissement, une garantie pour la survie économique de la cellule familiale et pour les vieux jours des parents.

© Adrien Largemain pour Le Regard Libre [Paris]
La révolution industrielle vient mettre en question cette logique.

Lorsque la mortalité infantile diminue, sous l’effet d’une série de facteurs (recul des famines, assainissement de l’eau, vaccination, pasteurisation et, au XXe siècle, antibiotiques), il devient imaginable de ne faire que trois, deux, voire un seul enfant. C’est seulement à partir de là que le slogan «un enfant, si je veux, quand je veux» peut devenir une réalité. De ce point de vue, la pilule n’est que la dernière pierre à l’édifice, et non le point de départ de la libération. Et la baisse durable de la natalité qui s’ensuit libère, elle aussi, du temps biographique pour les femmes: elles ne sont plus obligées de multiplier les grossesses, et peuvent se permettre de différer la procréation, par exemple pour effectuer de longues études.

L’évolution médicale et technologique n’avait pas pour but initial de profiter aux femmes.

Oui, c’est un effet indirect. Il n’y a pas d’intentionnalité dans ce processus: ni les capitaines d’industrie ni Pasteur ne pensaient au droit des femmes à disposer de leur corps. Mais ce qui est intéressant, justement, c’est de remarquer que le statut et les droits des femmes n’ont pas progressé uniquement grâce à des luttes intentionnelles. Les femmes ont bénéficié, de façon décisive, mais souterraine et invisible, de phénomènes non intentionnels. On pourrait parler d’externalités positives du progrès.

Pourtant, le discours féministe contemporain a tendance à être critique du capitalisme, auquel il reproche de soumettre les femmes. Comment l’expliquer?

Par définition, dans le milieu militant, on ne s’intéresse pas beaucoup aux facteurs non intentionnels. Le militantisme, se donnant pour mission de changer la société de façon volontariste, a tendance à se focaliser sur les intentions et sur les luttes conscientes. Cependant, une partie des courants féministes contemporains vont plus loin puisqu’ils lient, en effet, de façon consubstantielle capitalisme et patriarcat: le capitalisme aurait profité du travail domestique des femmes, permettant aux hommes de se spécialiser dans l’accumulation des richesses. A mon avis, c’est complètement erroné.

Pourquoi?

D’abord, le capitalisme est un phénomène récent à l’échelle de l’histoire, alors que le déséquilibre dans les statuts hommes-femmes est très ancien. Et puis, historiquement, la libération des femmes démarre précisément en Occident avec le développement du capitalisme industriel. Attention, je ne cherche pas à dire que c’est le capitalismeen tant que tel qui émancipe les femmes, mais l’industrialisation qui l’accompagne – l’effet de l’industrialisation a d’ailleurs été identique dans des pays qui avaient des économies collectivistes ou hybrides. Le lien entre le capitalisme et la libération des femmes n’est donc pas ontologique, mais historique.

Si les acquis des femmes s’expliquent principalement par des raisons matérielles, un monde moins prospère serait un danger pour leurs droits.

En effet. Perdre l’infrastructure issue de la révolution industrielle, qui rend possible une existence égalitaire, remettrait en question l’ensemble de l’édifice. Encore une fois, l’infrastructure ne détermine pas mécaniquement la superstructure; mais l’état matériel de notre environnement dessine le spectre des possibles. Dans nos sociétés prospères, les droits des femmes sont mieux assurés lorsqu’une majorité progressiste est au pouvoir; la victoire d’un parti conservateur peut au contraire leur être préjudiciable. Mais sans l’infrastructure qui les a rendus possibles, ces droits ne pourraient tout simplement pas être exercés. En l’absence de conditions matérielles favorables, vous n’avez plus que des mauvaises solutions en main.

Est-ce que notre prospérité occidentale est en danger?

La prédiction est un art difficile, mais le confort matériel dont nous avons l’habitude risque d’être profondément déstabilisé par les conséquences des mêmes phénomènes qui nous ont permis d’en profiter. Je ne fais, en l’occurrence, que relayer les inquiétudes des spécialistes du climat et des ressources: si l’on continue sur notre lancée, le télescopage de la crise des ressources et de la crise climatique peut conduire à une contraction violente – les projections du rapport Meadows nous ramènent ainsi à des niveaux de production industrielle par tête inférieurs à ceux de 1900. Car toute cette formidable débauche de moyens technologiques, qui a complètement transformé notre monde, se fonde en dernier ressort sur la mobilisation de quantités énormes d’énergie. Nous ne les voyons plus, mais il y a des tas de machines qui travaillent pour nous – Jean-Marc Jancovici parle d’«esclaves énergétiques». Notre niveau de vie est le fruit de ce travail qu’elles effectuent pour nous. Si nous en avons moins ou si nous n’en avons plus du tout, notre vie est amenée à se transformer profondément.

Selon vous, en cas de dégradation de notre prospérité, les premières victimes seraient les femmes?

Oui, assurément. L’infrastructure technologique au sens large est la base indispensable à la liberté des femmes et à leur participation, à l’égal des hommes, à la vie économique et sociale. Sa dégradation marquerait un regain de l’importance de la force physique, historiquement défavorable aux femmes, et une élévation de la mortalité infantile – et donc la nécessité de faire plus d’enfants, plus tôt. Et cela se traduirait par le retour d’une forme ou une autre de division sexuelle du travail, et donc un recul de l’égalité.

Face à ce constat, vous opposez le féminisme du faire, que vous appelez de vos vœux, à un féminisme de la réclamation. Quelles différences les séparent?

Durant toute l’histoire du féminisme, quelle qu’ait été la diversité des courants en son sein, on peut dégager deux états d’esprit idéal-typiques. D’un côté, une tendance consistant à réclamer davantage de droits à travers le militantisme, et de l’autre, une approche consistant à s’efforcer d’exercer, dans le périmètre actuel du possible, tous les droits et toutes les possibilités qui sont offertes aux femmes.

Donc concrètement, devenir avocate ou médecin?

Oui, à la fin du XIXe siècle, exercer un métier masculin pour mener une vie indépendante était un acte qui n’avait rien à envier au militantisme. Bien sûr, tant que les femmes ne bénéficiaient pas de l’égalité des droits, il était tout à fait naturel de la réclamer; l’esprit de la réclamation était donc en phase avec son époque. On aurait pu s’attendre à ce qu’avec le temps, au fur et à mesure de l’égalisation entre les deux sexes, cet esprit de la réclamation s’affaiblisse et fasse place à un féminisme du faire, car lorsque l’égalité des droits est atteinte, c’est la pratique et la force de l’exemple qui font progresser les mentalités. Or ce qu’on voit dans les sphères militantes, c’est plutôt le contraire: on assiste au renforcement de l’esprit de la réclamation, voire des doléances.

Reste que, dans la vraie vie, les femmes prennent toujours plus de responsabilités.

La pratique et la réalité vont plutôt dans le bon sens – certes, lentement à l’échelle d’une vie, mais d’une façon très rapide si l’on regarde l’histoire. Ce qui m’inquiète, c’est le décalage entre les préoccupations du féminisme contemporain et les perspectives d’avenir qui viennent d’être évoquées. En effet, le féminisme de la réclamation se concentre sur les droits et les mentalités, cherchant à faire évoluer la législation et les consciences; or les droits, c’est bien dans une société qui les respecte et a les moyens de les rendre effectifs, mais ce n’est en rien une garantie pour l’avenir.

Avez-vous un exemple?

Prenons le droit à la contraception. Avant d’être un droit, la pilule est un produit, qui a dû être inventé par des scientifiques, puis produit à l’échelle industrielle et finalement distribué par un système logistique complexe. Pour que le droit à la contraception soit effectif, il faut que, lorsque vous vous rendez dans une pharmacie, dans n’importe quelle ville de France, et que vous dites «je veux ma pilule», le pharmacien soit capable de vous la donner. Si notre infrastructure matérielle est déstabilisée, que l’énergie est trop chère, que l’usine pharmaceutique est à l’arrêt ou que les porte-conteneurs n’arrivent plus de Chine, votre droit devient une promesse vide: le pharmacien n’aura pas de pilule à vous donner. On ne peut pas contraindre le réel par voie législative.

Que faut-il faire pour éviter pareille impasse?

Ce qui compte, pour assurer les droits de demain, ce sont les conditions qui les rendent possibles. Or, pour sauvegarder ces conditions, le combat qui passe par la réclamation n’est pas le plus efficace. Les femmes chercheuses en pharmacologie, agronomes qui réfléchissent à l’adaptation des systèmes agricoles au climat de demain, ingénieures nucléaires, physiciennes qui travaillent sur de nouvelles formes d’énergie, sont celles qui permettront peut-être aux femmes de demain, à leurs filles, de ne pas connaître de recul dans leur statut. Voilà les nouveaux marqueurs du féminisme du faire, et il me semble urgent d’y sensibiliser les jeunes générations.

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier «TRAVAIL» publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°104).

Véra Nikolski
Féminicène. Les vraies raisons de l’émancipation des femmes, les vrais dangers qui les menacent
Fayard
Mai 2023
380 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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