La «démocratie illibérale», un autoritarisme déguisé?

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 janvier 2023 · 0 commentaire

«Ce n’est pas parce qu’un Etat n’est pas libéral qu’il ne peut pas être une démocratie». En 2014, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, irrité de recevoir des leçons de démocratie, assumait son «illibéralisme». Simple effet d’annonce?

L’«illibéralisme» est avant tout un concept équivoque. Pour ses détracteurs, il sert à dénoncer les mesures autoritaires du régime de Viktor Orbán – au passage assimilé à une dictature par l’ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Le Premier ministre hongrois, quant à lui, revendique publiquement son illibéralisme depuis une dizaine d’années.

Les revendications des «illibéraux»

Dans les années 1990, le journaliste indo-américain Fareed Zakaria a forgé le concept de «démocratie illibérale» dans le but de désigner les régimes dissociant la démocratie et le libéralisme politique entendu comme pluralisme et respect des libertés individuelles. Cette rupture paraît contradictoire aux yeux de beaucoup; la démocratie n’est-elle pas par essence libérale? C’est l’avis de Clément Beaune, par exemple, ancien ministre délégué français chargé de l’Europe, qui affirmait en avril 2022: «Je n’opposerai jamais un verdict électoral et le respect de l’Etat de droit.»

Le débat actuel au sujet de l’illibéralisme s’est cristallisé sur la question des frontières, au moment de la crise migratoire de 2015. En refusant les quotas de migrants voulus par l’Union européenne (UE) et en construisant un mur entre la Hongrie et la Serbie, Orbán s’est imposé comme chef de file des illibéraux, rassemblés notamment dans le «groupe de Visegrad» (Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Pologne).

Au-delà de l’immigration, qui est une des préoccupations majeures des illibéraux, leur critique concerne plus largement ce qu’ils tiennent pour les excès des valeurs libérales. Ils affirment que les valeurs sont communes, et non personnelles, tout en critiquant les «folies» de l’individualisme libéral, culminant par exemple dans la théorie du genre, postulant que l’identité de genre (homme ou femme, mais pas seulement…) est indépendante du sexe biologique.

Un plébiscite bien utile

La démocratie illibérale séduit un électorat qui voit en elle un horizon de puissance nationale et la préservation de la tradition face à la fuite en avant individualiste. Celui-ci offre souvent à ses «champions» illibéraux de larges succès électoraux et les conforte dans l’idée que cette légitimité démocratique, justement, les autorise à miner certaines composantes de l’Etat de droit.

Cela peut se faire de façon officieuse – intimidations des opposants, musèlement des organisations non gouvernementales (ONG) – ou officielle, par la voie juridique – contrôle du tribunal constitutionnel polonais par le parti au pouvoir Droit et justice. Cette justification par les urnes des entorses au pluralisme fait dire à l’historien néerlandais Luuk Van Middelaar que ces régimes sont des «autocraties électorales» plus que des «démocraties illibérales», la démocratie supposant les conditions d’existence des corps intermédiaires.

Un bras de fer avec l’UE

Les dirigeants illibéraux entendent ainsi remédier aux maux des démocraties libérales affaiblies par leur pluralisme, leur culture de la tolérance et leur soumission à des instances supranationales. Galvanisés par leurs succès électoraux, ils subordonnent le respect de l’égalité et des libertés fondamentales à «l’intérêt supérieur» de la nation. En cas d’incompatibilité, c’est ce dernier qui prime.

Une telle conception de la démocratie n’est pas sans risques, notamment de glissement vers l’autoritarisme. L’«intérêt supérieur» de la nation, d’une part, est un argument politique manipulable qui peut cacher des mesures discutables. D’autre part, la légitimité politique – conférée par le plébiscite électoral – n’est en rien un rempart contre les excès de pouvoir.

Inquiète à ce sujet, l’UE multiplie ses menaces de punition des illibéraux, allant de la suspension des fonds européens en cas de violation de l’Etat de droit à l’application de l’article 7 du Traité sur l’Union européenne (suspension du droit de vote). Le groupe de Visegrad s’en indigne, dénonçant une ingérence là où les défenseurs de l’Etat de droit voient une remontrance légitime.

Les illibéraux dénoncent également l’hypocrisie des appels à la transparence de l’UE, celle-ci n’étant pas exemplaire en la matière. A titre d’exemple, le rôle prépondérant d’un organe non élu dans le processus législatif des Vingt-Sept – la Commission européenne – et la technicité de ses résolutions souvent peu lisibles, sont souvent pointés du doigt.

Entre indignation et complaisance

La philosophe française Violaine Ricard estime que ces vifs débats appellent à la recherche d’un équilibre. D’un côté, les «indignés» devraient reconnaître que la démocratie libérale a des limites auxquelles son pendant illibéral tente de répondre, ce qui revient à tenir la démocratie illibérale pour un symptôme et non une cause de la crise de la démocratie. De l’autre côté, les «complaisants» devraient quant à eux ouvrir les yeux sur le glissement potentiel de ces régimes vers une forme d’autoritarisme, pour ne pas normaliser des pratiques douteuses, voire franchement illégales.

Selon cette conception, ne voir dans la démocratie illibérale qu’une autocratie à peine cachée équivaut à botter en touche. Or, la question initiale demeure: démocratie et libéralisme politique peuvent-ils être séparés? La complexité du débat repose sans doute sur le fait que la démocratie suppose à la fois souveraineté du peuple, pluralisme et respect de certaines libertés individuelles. Rien n’empêche, dans les faits, qu’ils entrent en contradiction. Même Fareed Zakaria, inventeur du terme d’illibéralisme, invite à ne pas définir la démocratie de façon trop stricte: «Cataloguer, écrit-il, un pays comme démocratique seulement s’il garantit une liste exhaustive de droits sociaux, politiques, économiques et religieux revient à faire du mot démocratie une médaille d’honneur plutôt qu’une catégorie descriptive».

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier sur la démocratie, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Photo de couverture: © Pixabay

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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