Le mensonge peut-il mettre en péril l’Etat?

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écrit par Sébastien Lapaire · 12 décembre 2022 · 0 commentaire

Selon Kant, le mensonge mine les fondements de l’Etat, tandis qu’une vérité trompeuse est acceptable. Deux siècles plus tard, avec le président Clinton, la même logique semble toujours à l’œuvre dans l’affaire Lewinsky.

En 1998, le président Bill Clinton a presque dû démissionner pour une déclaration sur sa vie privée. On serait tenté de penser qu’il s’agit d’un reste de puritanisme. A y regarder de plus près, l’affaire est peut-être plus subtile. Ce n’est pas parce que le président américain Bill Clinton aurait reçu une fellation de sa stagiaire, Monica Lewinsky, dans le fameux bureau ovale qu’il a été mis en examen, mais parce qu’il aurait menti au peuple américain. Sous serment, il a en effet déclaré: «Je n’ai pas eu de relation sexuelle avec cette femme, Miss Lewinsky.»

Bob Inglis, député républicain, bien décidé à ce que le Président soit démis de ses fonctions, a posé la question: «A-t-il menti au peuple américain en affirmant « Je n’ai pas eu de relation avec cette femme »?». Gregory Craig, son avocat, lui a répondu: «Vous comprenez. Il ne pense pas l’avoir fait. Vous pouvez voir cela comme une réponse évasive et une manière de couper les cheveux en quatre, mais dans sa tête, cette définition [d’une relation sexuelle] ne correspond pas à…» Et l’autre de l’interrompre: «C’est bon, j’ai compris». Clinton était sauvé.

Mensonges et vérités trompeuses

Le célèbre philosophe Michael Sandel, dans un cours magistral à l’Université de Harvard, reprend ce dialogue pour expliquer comment, selon la philosophie d’Emmanuel Kant, il y a une différence essentielle entre un mensonge et une vérité qui induit en erreur, misleading truth en anglais. Pour Kant, la bonté morale d’un acte ne se mesure pas à ses conséquences, mais à l’accomplissement du devoir. Or, contrairement à un mensonge, une vérité trompeuse rend hommage au devoir, puisqu’il s’agit fondamentalement d’une vérité, quelles que soient ses conséquences. 

Kant lui-même était d’accord avec cette manière de procéder, puisqu’il usa de tels stratagèmes. Intimé par le roi Frédéric II de ne plus écrire sur la religion, il se soumit à cette injonction «en tant que le plus fidèle sujet de Sa Majesté». Quand le roi décéda, Kant considéra qu’il était libéré de sa promesse, qui ne le liait que comme «fidèle sujet de Sa Majesté», et reconnut qu’il avait choisi ses mots avec soin pour recouvrer sa liberté rapidement, prévoyant que le roi, déjà âgé, mourrait bientôt!

La gravité du mensonge

Selon Kant, le mensonge ne mine donc pas seulement les fondements de l’Etat, mais de toute l’humanité. Dans son essai D’un prétendu droit de mentir par humanité, il explique que «le mensonge nuit toujours à autrui: même s’il ne nuit pas à un autre homme, il nuit à l’humanité en général et rend vaine la source du droit.» Le plus grave est donc le mensonge, le reste est secondaire! Or, c’est exactement le cas dans l’affaire Lewinsky: l’avocat de Bill Clinton a reconnu que ce dernier s’était comporté de manière inappropriée avec sa stagiaire et même qu’il avait induit le public en erreur, mais a refusé de concéder qu’il avait menti.

C’est ainsi que la morale kantienne, qui ne prend en compte que l’acte et non pas ses conséquences, semble avoir encore de l’influence aujourd’hui aux Etats-Unis. Cette attitude est d’autant plus paradoxale que c’est le philosophe qui tient la vérité en haute estime, comme fondement de l’Etat et de la société, qui n’a pas eu de scrupule à tromper son monde dans la mesure où il n’a pas menti formellement!

On pourrait imaginer que dans les pays du sud, dont les mentalités soient moins influencées par Kant, les réactions politiques face à une affaire Lewinsky soient différentes. Les gens s’embarrasseraient peut-être moins de savoir si le Président a menti ou pas, car l’obligation de dire la vérité n’y est pas si fondamentale. En définitive, c’est la réalité tangible sous leurs yeux qui fait foi, pas l’expression de cette réalité; la parole si importante aux yeux des idéalistes devient secondaire pour les tenants d’une philosophie davantage réaliste. Une vérité trompeuse pourrait être alors considérée comme une forme d’hypocrisie, plutôt que comme un mensonge, ou à l’inverse une vérité.

Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier sur le mensonge, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°91).

Illustration de couverture: L’ancien président américain Bill Clinton et Monica Lewinsky dans le bureau ovale en 1997. © Wikimédia

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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