La plus-value chez Marx, une notion qui garde toute son actualité

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 janvier 2022 · 0 commentaire

Marx étudie l’économie capitaliste comme on démonte le mécanisme d’une montre. C’est surtout la notion de plus-value qui lui permet de mettre à nu l’injustice inhérente au système. Il faut savoir dépasser la rhétorique marxiste, qui ne voit que lutte des classes et exploitation, pour s’apercevoir que son analyse souligne un problème encore non résolu: celui de la redistribution du bénéfice des entreprises. Alors que les tenants d’un certain libéralisme d’influence américaine se contentent du fait que l’économie tourne, Marx nous rappelle que la question de la justice dans la société est fondamentale.

Le patron achète la force de travail de l’ouvrier pour transformer une matière première en un produit et paie ce qu’il faut à l’ouvrier pour qu’il renouvelle sa force de travail, c’est-à-dire pour qu’il puisse continuer à venir travailler, nourrir sa famille, payer son loyer, etc. Toutefois, le salaire de l’ouvrier est bien inférieur à la valeur de la marchandise qu’il produit. Dans Salaires, prix et profits, Marx prend l’exemple d’un tisserand pour lequel six heures de travail suffisent à «rembourser» son salaire: les six heures restantes – car notre homme travaille douze heures par jour – constituent du travail supplémentaire, du surtravail, durant lequel l’ouvrier travaille gratuitement pour son patron.

Cette description peut paraître simpliste: il faut bien une plus-value pour payer les machines, les bâtiments, les matières premières, ainsi que le risque encouru par le patron d’investir dans l’entreprise, en un mot les moyens de production. Ce temps de travail a donc aussi des effets bénéfiques – certes indirects – pour l’ouvrier.

Or, selon la conception marxiste, ces moyens de production sont payés par l’acheteur. Pour reprendre l’exemple du tisserand, si celui-ci produit en six heures pour trois schillings de marchandises, en douze heures pour six schillings, le patron vendra la marchandise d’une journée de travail d’un ouvrier pour neuf schillings afin de rembourser les moyens de production. Marx précise que la plus-value de trois schillings ne va pas toute entière dans la poche du patron, car elle est partagée entre les différents acteurs du capital: il faut payer le propriétaire du terrain sur lequel est l’usine, le banquier auquel on a emprunté, les impôts à l’Etat, etc.

L’injustice dévoilée

Quel est le problème? Si l’on considère la justice comme le fait de donner à chacun ce qui lui revient, il est paradoxal que notre tisserand ne soit rémunéré que pour la moitié du travail qu’il fournit. Cela paraît d’autant plus contestable que la seule manière d’introduire de la valeur dans le monde, c’est la force de travail. Ce sont les ouvriers, en transformant la matière première, qui ajoutent de la valeur aux choses. De quel droit ne les paie-t-on que pour une partie de leur travail?

Ainsi avons-nous un système qui se comprend comme une machine à faire de l’argent sur le dos des ouvriers; un argent qui perd alors sa fonction première de moyen d’échange et devient indépendant de toute marchandise. La plus-value termine dans les poches de quelques heureux élus qui font des profits gigantesques, alors que l’on ne donne aux principaux acteurs de l’économie que le nécessaire pour continuer à travailler.

Si l’on abandonne une seconde nos conceptions libérales et que nous nous attachons à nous demander ce qu’est la justice, il faut reconnaître la pertinence de cette analyse. Elle a constitué une révélation pour de nombreux militants communistes.

Une problématique toujours actuelle

De prime abord, cette problématique semble aujourd’hui dépassée: on ne paie plus les gens aussi mal qu’à l’époque, il y a désormais des syndicats… En outre, Marx considère systématiquement que les travailleurs sont exploités et que les employeurs sont mus par la cupidité. Il présente donc d’emblée la plus-value comme une injustice, le fruit d’un travail impayé, alors que ce serait justement ce qu’il nous faut examiner de plus près en sortant de la rhétorique marxiste. Mais ce ne sera pas notre tâche avec le présent article.

Ce qu’il s’agit de souligner ici, c’est l’actualité de l’analyse marxiste au sens où elle soulève la question de la juste répartition des bénéfices. Est-il juste qu’une entreprise réalise de gros bénéfices alors qu’elle continue à payer modestement la grande majorité de ses employés? C’est le cas notamment des GAFAM, acronyme pour Google, Apple. Facebook, Amazon, Microsoft, dont les profits ne sont pas suivis d’une augmentation pour tous les collaborateurs.

Amazon dans le collimateur

Amazon, en particulier, pose un cas de conscience. Le géant de la distribution a pratiquement doublé son bénéfice de 2019 à 2020, progression qui se poursuit en 2021 avec un bénéfice net de 7,8 milliards de dollars pour le deuxième trimestre 2021. Le Covid peut être remercié. Or, l’entreprise est régulièrement critiquée dans la presse pour ses conditions de travail, salaires y compris. Une grande enquête de terrain du journaliste américain Alec MacGillis sortie dans sa version française en juin dernier aux Editions de Seuil, Le Système Amazon, relate l’indigne pression exercée sur ceux que le Nouvel Observateur appelle «ces nouveaux prolétaires dont nous créons tous les jours les jobs, à coups de clics».

En 2018, le magazine Le Capital se faisait l’écho d’un rapport dévoilant une situation «critique» à l’entrepôt Amazon de Montélimar, bien au-delà de la question de la rémunération. «Il expertise les risques psychosociaux liés aux tâches effectuées dans l’entrepôt logistique de Montélimar, une des cinq plates-formes de stockage d’Amazon en France. Basé sur les témoignages et entretiens de 256 salariés (sur les 776 travaillant en CDI sur le site), ce rapport apporte des données alarmantes sur l’impact du management « amazonien » sur la santé et le stress des employés. Il montre notamment que 44% des sondés ont déclaré avoir consulté leur médecin traitant pour un problème lié à leur travail. Cette expertise fait suite à des alertes du médecin du travail […]. Elles soulignaient un « risque grave » pour les salariés.»

Pour une société voyant son profit augmenter à ce point, cette situation sociale est intolérable. Une revalorisation des employés de la multinationale est nécessaire et elle passe entre autres par un salaire plus important, mais pas seulement. Il s’agit de trouver un équilibre réaliste entre le travail demandé et le temps mis à disposition pour l’effectuer, ou de s’assurer des conditions sanitaires des différents métiers, entre autres exigences qui ont trait au bon sens.

Pour une redistribution plus juste des bénéfices

Les GAFAM paient souvent très peu d’impôts, c’est pourquoi de nombreux pays commencent à s’intéresser à cette manne. La France a introduit en 2019 la taxe GAFA pour les entreprises du numérique sur le 3% de leur chiffre d’affaires. En juillet de cette année, le G20 a décidé d’instaurer un impôt mondial d’au moins 15% sur les profits des plus grandes firmes internationales. Cet argent n’ira pas aux travailleurs, mais ces initiatives montrent que la question de la redistribution des bénéfices est tout à fait actuelle, en particulier pour ce type particulier d’entreprises que sont les multinationales.

Pour l’instant, en Suisse comme ailleurs, il n’existe pas de règlement qui oblige les entreprises à redistribuer leurs bénéfices aux employés, même si ceux-ci sont faramineux. Il n’est pas aisé d’établir des règles, car une entreprise peut faire un usage légitime de son profit de multiples manières: en faisant de nouveaux investissements, en ouvrant de nouveaux sites, en réduisant ses dettes, en rachetant des actions, en œuvrant pour le bien commun à travers des fondations ou encore – pourquoi nier que cela puisse aussi être salutaire – en augmentant la rémunération du ou des dirigeants qui sont à l’origine de son succès, etc.

Difficile dans ces conditions de rendre bonus ou augmentations salariales obligatoires. Des initiatives sont prises volontairement par des patrons. Certaines entreprises, par exemple Nestlé, Roche ou Novartis, ainsi que de nombreuses banques telles qu’UBS, distribuent leurs actions à une partie de leurs propres salariés. Bien que la part d’employés en question soit souvent restreinte, cette solution est d’autant plus intéressante qu’elle rend l’employé plus solidaire. Il a intérêt à ce que son entreprise grandisse et fasse du bénéfice pour voir le cours de l’action augmenter. 

Il ne suffit pas que l’économie tourne, encore faut-il qu’elle soit juste

Malgré les difficultés de son application, l’analyse de Marx a le mérite de remettre au goût du jour une grande question: celle de la justice salariale. Le patronat contemporain semble se contenter du fait qu’on paie les gens suffisamment bien pour qu’ils ne partent pas ailleurs; tout se gère selon le principe – sain, il va sans dire – de l’offre et de la demande. Marx nous rappelle, avec les philosophes antiques, que la question première qui devrait nous guider dans l’organisation de la société est celle de la justice.

Selon Aristote, dans l’Ethique à Nicomaque, «la justice distributive est la première espèce de la justice particulière qui s’exerce dans la distribution des honneurs ou des richesses ou des autres avantages qui peuvent être répartis entre les membres d’une communauté politique.» Selon Platon, la justice est la vertu qui assure l’harmonie dans la cité.

Le malaise de nos sociétés, qui se manifeste par exemple dans les revendications «gilets jaunes» en France ou dans les révoltes en Guadeloupe, pourrait bien trouver son origine dans ce fait: trop souvent, il nous suffit que le système fonctionne, sans que nous nous demandions s’il est juste.

Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 81).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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