«Un geste inélégant»: Pascal Couchepin raconte sa rencontre avec Poutine en 2003

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 avril 2022 · 0 commentaire

Vladimir Poutine cristallise aujourd’hui toutes les interrogations. Qui est-il? Que veut-il vraiment? Pascal Couchepin, ancien président de la Confédération, nous raconte sa rencontre avec le président russe en 2003.

Le Regard Libre: Quelle était la raison principale de votre visite à Moscou?

Pascal Couchepin: C’était en 2003 – année où j’étais Président de la Confédération. Nous cherchions à avoir des contacts avec le plus grand nombre possible de responsables et de chefs d’Etat. Il y avait eu l’année précédente le fameux incident d’Überlingen [ndlr: collision entre deux avions, dont un russe, au-dessus de l’Allemagne, mais dans un espace aérien contrôlé par la Suisse], dans lequel était impliqué Skyguide comme entreprise suisse responsable du contrôle de l’espace aérien. Quand nous avons eu la chance, entre guillemets, de nous rendre à Moscou, j’ai tout de suite dit qu’il fallait y aller, puisque la situation était difficile. Il fallait montrer aux Russes qu’on prenait cet incident très au sérieux et éviter ainsi des difficultés dans nos relations.

Comment s’est déroulé la rencontre?

Vladimir Poutine fait généralement attendre ses hôtes. Soit parce qu’il a une vision «orientale» des horaires, soit, plus probablement, parce qu’il a plaisir à montrer combien il est important. Dans les usages diplomatiques, on fait attendre un hôte au maximum vingt minutes, au-delà ça devient délicat et même injurieux. Après une demi-heure, je me suis demandé ce qu’il fallait faire. Se lever et partir? Quand on est un tout petit pays auprès d’un Etat important, c’est très délicat.

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J’ai alors pensé à une histoire que racontait le président du Conseil islandais: celle d’un fermier qui vit à quarante kilomètres de Reykjavik dans une ferme isolée. Un jour, en rentrant du travail, il trouve sa femme et son domestique sur le sofa. Choqué, il va voir le pasteur pour lui demander ce qu’il doit faire. Le pasteur lui dit: «Vide-le». Mais le fermier, qui craint de ne pas trouver de nouveau domestique, ne veut pas le faire. Le pasteur lui propose alors de se séparer de sa femme, mais la solution plaît encore moins au fermier, qui décide finalement de vendre le sofa! Dans mon cas, la sagesse islandaise a été de me dire: «J’enlève ma montre». Et comme Poutine est un type qui probablement observe, j’ai bien remonté mes manches pour qu’il voie que je n’étais pas conscient du geste inélégant qu’il avait à mon égard.

Comment s’est-il comporté avec vous?

J’ai gardé le souvenir d’un homme qui essayait de montrer qu’il était puissant. Après les mots d’introduction, il a attaqué Skyguide et la Suisse avec beaucoup d’agressivité, nous reprochant de n’avoir aucun respect pour les vies humaines russes et ces enfants, en particulier, qui étaient morts dans l’accident. J’ai défendu la Suisse, disant que nous faisions de notre mieux pour éclaircir les responsabilités, selon les règles en vigueur dans un Etat de droit. Mais il a continué à attaquer à plusieurs reprises. Comme ça devenait très désagréable, je me suis dit, à un moment donné, que s’il revenait encore à la charge, je lui répondrais très rapidement, et j’ajouterais, afin de lui faire comprendre qu’il fallait qu’il arrête: «Si vous le permettez, Monsieur le Président, j’aimerais évoquer un sujet d’inquiétude pour nous, c’est la situation des droits de l’homme en Tchétchénie et dans le Caucase.»

Mais – et cela m’a toujours impressionné – au moment où je me disais intérieurement «Maintenant, ça suffit», Poutine a fait partir la presse et les journalistes. Puis, nous avons eu une discussion tout à fait normale, évoquant un certain nombre de problèmes et de sujets concernant nos relations – entretien qui a d’ailleurs duré plus que prévu, ce qui du point de vue diplomatique a aussi un sens.

En ce qui concerne l’Ukraine, on assiste à une forte psychologisation et personnalisation du conflit. Tous les phantasmes se cristallisent autour de la personne de Poutine. Est-ce une approche pertinente de la situation actuelle?

La manière dont se font les décisions en Russie est assez obscure pour nous. Mais on a bien le sentiment que c’est Poutine qui décide. Ces derniers temps, il a tout de même refait l’histoire de la région, de l’Ukraine, de l’URSS devenue Fédération de Russie. Quand on met cela en perspective avec les déclarations intérieures, comme lorsqu’il disait que la disparition de l’URSS fut la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle, on voit que c’est tout de même lui qui est au nœud de toutes les décisions.

Poutine est de toute évidence un dictateur, qui montre aujourd’hui à quel point il connaît tous les rouages du pouvoir, notamment avec l’interdiction de l’utilisation de certains mots à la télévision, l’interdiction d’accéder aux TV occidentales, la limitation de l’accès à certains réseaux sociaux, etc. Face à un dictateur, il est important d’essayer de comprendre le personnage. Si on avait mieux compris certains dictateurs du passé, on aurait évité peut-être certaines catastrophes.

Lorsque vous étiez au Kremlin, avez-vous déjà fait face à une forme de propagande?

Quand nous avons été introduits chez Poutine, il y avait une dizaine de journalistes et de cameramen. Je l’ai salué en allemand, sachant que lui aussi maîtrise l’allemand, mais il a exigé que lors de l’entretien, lui parle russe et moi français. J’ai compris seulement le soir la raison de cette décision. Le consul chez qui j’étais m’a expliqué que la télévision russe n’avait reproduit aucune des réponses que j’avais données, seulement celles de Poutine. C’était une forme de propagande à destination du peuple russe, qui visait à montrer que Poutine défendait les intérêts de ses citoyens face à un pays inféodé à une autre vision du monde, irrespectueux envers la Russie.

Pour autant, est-il sensé de le tenir pour un fou?

Regardez ce qui se passe actuellement. Pendant des semaines, il fait des manœuvres en disant qu’il ne veut la guerre pour rien au monde. Puis, un jour, il reconnaît les républiques du Donbass. C’est vrai qu’il a un plan, mais un plan absolument mensonger. Il montre certes une forme d’angoisse – peut-être feinte – face à l’arrivée de l’OTAN, mais la profondeur de l’espace russe fait que la possession du Donbass n’est pas une véritable garantie de sécurité. Quand on a la bombe atomique, la garantie de sécurité ultime, c’est la capacité de destruction de l’adversaire.

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Avec tout cela, on se dit qu’il y a une extraordinaire rationalité dans les actes de Poutine, qui ont tous un même sens – reconstituer un glacis protecteur et éloigner les armes de l’OTAN – mais en même temps, il y a quelque chose qui ne relève pas du sens commun. La Russie a autre chose à faire que de perdre des milliers d’hommes alors que la population diminue et qu’elle est dans une situation économique médiocre. Poutine est-il dans un mélange de rationalité et de folie? On peut se le demander, mais il ne faut certainement pas commencer à bâtir une théorie sur son état psychiatrique.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier Ukraine, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 84).

A découvrir dans nos colonnes: la chronique de l’ancien conseiller fédéral «La lecture de Pascal Couchepin»

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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