Trente ans après, la dissolution de l’URSS n’est pas encore achevée

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écrit par Sébastien Lapaire · 06 janvier 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 81 Clément Guntern

En Occident, l’annonce de la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) a marqué un tournant décisif. La guerre froide était remportée par K.O. et le fantôme de la domination du Politburo s’évanouissait définitivement. Qu’en est-il vraiment?

Replaçons-nous il y a 30 ans, le jour de Noël 1991. Le président de l’Union des républiques socialistes soviétiques, Mikhaïl Gorbatchev, prend la parole à la télévision. Depuis quelques années déjà, le sol se dérobe sous les bottes des dirigeants soviétiques. Après la chute des régimes communistes en Europe de l’Est et l’enchaînement des proclamations d’indépendances des anciennes Républiques socialistes soviétiques, l’URSS n’existe guère plus que sur le papier. Devant les caméras, Gorbatchev annonce sur un ton grave mais serein la dissolution de son propre poste de président et le transfert de sa fonction à Boris Eltsine. Dès ce moment, l’URSS cesse officiellement d’exister, le drapeau rouge est décroché du Kremlin et celui de la Fédération de Russie est hissé.

En Occident, on proclame la victoire des forces démocratiques sur l’ennemi idéologique. Tout semblait terminé, l’URSS rangée dans les oubliettes de l’histoire et remplacée par la Communauté des Etats indépendants (CEI). Pourtant, à observer les trajectoires des anciennes républiques soviétiques et leurs rapports avec le grand frère russe, tout ne paraît pas encore liquidé. Guerres, annexion, dépendances vis-à-vis du Kremlin, opposition aux mouvements démocratiques et pro-européens: la dissolution de l’URSS n’est pas encore terminée.

Et le processus n’en est de loin pas à son terme. Par asymétrie, la dissolution de l’URSS fut foudroyante. Deux ans et deux mois seulement séparent la chute du Mur de Berlin et le discours de Gorbatchev. Entre temps, ce sont des processus maîtrisés par les élites, un mouvement venu d’en haut qui emportent l’Union. La rupture avec la période soviétique s’est passée presque trop vite, trop doucement et trop tranquillement à la fois pour que les populations marquent le coup et que les traces des structures imposées par l’URSS disparaissent. Signe de cette volonté de continuité et de «vivre ensemble», comme on dirait aujourd’hui, la CEI, réunissant les anciennes républiques soviétiques à l’exception des Etats baltes, prend le relais. Demeure aussi une proximité culturelle forte entre la Russie et les autres républiques par la langue, l’histoire, les mariages mixtes et les diasporas russes, mais également par une intégration économique que Moscou cherche toujours à renforcer.

Intégration et désagrégation

Tout logiquement, c’est bien parmi les Etats héritiers de l’URSS que le Kremlin place sa priorité numéro une en matière de politique étrangère. Comme une autre de ces structures mentales que la dissolution officielle de l’Etat soviétique n’a pas fait disparaître, Moscou considère cet espace post-soviétique comme son pré carré, sa zone d’influence. A travers plusieurs cadres institutionnels, économiques, politiques et militaires – dont certains sont très avancés en matière d’intégration – la Russie, surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, cherche à arrimer ces Etats à sa politique. Une union douanière est instaurée entre la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie en 2010; approfondie et élargie en 2015 avec la création de l’Union économique eurasiatique (UEE) et l’adhésion de l’Arménie et du Kirghizistan. Cette intégration, basée sur le modèle de l’Union européenne (UE), crée un marché commun, une libre-circulation des travailleurs et même des transferts budgétaires.

Pourtant, malgré les liens économiques, historiques et culturels entre les Etats, ce vaste espace tend vers de plus en plus d’hétérogénéité et de désagrégation. Alors que le modèle de gouvernement autoritaire prévaut en Biélorussie, au Kazakhstan, en Azerbaïdjan, et bien sûr en Russie, certains pays préfèrent couper les ponts avec Moscou et sortir de la CEI, à l’instar de la Géorgie (dont les relations avec la Russie sont toujours assurées par la Suisse) en 2009 et de l’Ukraine en 2018. Certains, comme la Biélorussie, trop dépendants économiquement, cherchent désespérément à se raccrocher à la Russie. D’autres se tournent peu à peu vers l’Occident, et l’UE en particulier, à l’image de la Moldavie. Sur le terrain culturel aussi, on observe un recul de la culture, des médias et de la langue russe dans plusieurs anciennes républiques soviétiques.

Conserver son influence à tout prix

L’œil de Moscou n’a rien manqué de ces développements et le Kremlin demeure hautement conscient de cette situation. En tant que centre d’un bloc continental qu’il essaie de constituer, Poutine doit combattre l’attraction de deux blocs à ses frontières: l’UE et la Chine. Cette dernière, au travers notamment de son projet des Routes de la soie, lorgne de plus en plus sur l’Asie centrale, en théorie chasse gardée de la Russie. Tandis que la première représente toujours un modèle attractif pour les Etats à l’ouest de Moscou. Fort de ce constat, le président russe a mis sur la table une intégration économique et une protection militaire. Malheureusement pour lui, cette offre n’a pas été jugée suffisante, en particulier en Ukraine.

De peur de perdre toute influence sur sa zone d’influence – concept d’ailleurs strictement interdit dans le système international actuel – Poutine entend stabiliser son influence à sa frontière. Tout d’abord, comme une sorte de principe de base de la politique étrangère, l’UE – et non pas les Etats qui la composent – est considérée comme un ennemi à détruire; en partie par esprit de revanche face à la dissolution de l’URSS, en partie comme moyen pour Poutine d’assurer sa zone d’influence. En permanence, il cherche à diviser, à enfoncer des coins entre les Etats membres, à déstabiliser les démocratie du continent selon la principe de «diviser pour mieux régner». Poutine pousse la stratégie du désordre et favorise les conflits gelés sur lesquels appuyer comme des plaies non cicatrisées pour faire mal, effrayer et obtenir des dividendes diplomatiques.

L’exemple le plus marquant demeure le conflit avec l’Ukraine. En raison du déplacement de Kiev vers un axe bien plus nettement pro-occidental, qui signifie une sortie de l’orbite russe, Poutine n’a pas hésité à encourager et soutenir les séparatistes pro-russes du Donbass pour conserver une influence sur l’avenir de l’Ukraine. Il a suffi pour lui de masser plus longtemps que d’habitude des forces à la frontière avec son voisin pour obtenir du président américain une rencontre en tête-à-tête à Genève. En répandant le chaos autour de lui, Vladimir Poutine assure paradoxalement sa stature d’homme incontournable dans la région.

Une recomposition encore à venir

Malgré toutes les manœuvres du président russe, la Russie n’est plus aussi incontournable dans l’espace post-soviétique. Moscou ne possède pas réellement de projet si alléchant à offrir aux anciennes républiques soviétiques qu’elles ne soient pas attirées vers d’autres horizons. Son économie stagne, les matières premières représentent toujours la majorité des exportations du pays et le pouvoir d’achat des Russes a diminué de 10 % depuis l’annexion de la Crimée et les sanctions occidentales qui s’en sont suivies. La dérive autoritaire de Poutine et de son régime se poursuit, sans être une démocratie, ni complètement une dictature, la pression sur la société civile et l’opposition libérale s’intensifiant. La Russie sent que certains Etats échappent à son influence.

La dissolution officielle de l’URSS, loin de représenter une fin, n’a marqué que le début d’un long processus de reconfiguration de l’espace allant des rives du Prout en Moldavie aux confins de l’Asie centrale, en passant par les rives de la mer Noire et les hauteurs des monts du Caucase. Un processus en cours, dans un espace coincé entre deux blocs commerciaux et idéologiques, pris entre une volonté d’émancipation de la tutelle de Moscou et une force centralisatrice incarnée par Poutine. La dissolution des empires s’étale sur le temps long et personne ne sait encore comment cela va se terminer. Mais une chose est sûre: le processus a déjà causé son lot de violences, de guerres et de répression.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Image de couverture: L’Ouvrier et la Kolkhozienne (1937), de l’artiste russe Vera Ignatievna Moukhina © Evgeni Tcherkasski / Pixabay

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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