Israël-Palestine: le diplomacy-washing du Qatar

5 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 07 janvier 2023 · 0 commentaire

Le sport, on le sait, est bien plus politique que ses grands acteurs le disent. Une manifestation de mauvaise foi diplomatique portant sur le dossier brûlant Israël-Palestine est passée presque inaperçue à Doha (Qatar)… Voyage au cœur des contradictions de la FIFA.

Faire le bien autour de soi est un talent que beaucoup revendiquent. Mais quand une faîtière surpuissante dans le giron du sport mondial, critiquée pour ses choix et ses engagements fallacieux, interfère de façon maladroite sur le champ diplomatique et assure de pied en cap que ses actions sont apolitiques, et le fait derechef dans le pays du soft power, le scénario prête à sourire.

Ces contradictions, œuvre de la communication hasardeuse de la Fédération internationale de football association (FIFA), ont fait l’objet d’une enquête par plusieurs organismes. Avec le plus souvent au centre des accusations, le bien-fondé de l’organisation de la Coupe du monde de football à Doha. Mais pour une fois, tentons de cerner ces contradictions sans prendre parti sur le Mondial au Qatar. Entrons dans l’arène, là où la FIFA a tenté de jouer un rôle en enrégimentant la sphère sportive dans celle politico-diplomatique. Et autant dire tout de suite que cette histoire est largement passée inaperçue dans le panorama médiatique.

Israéliens et Palestiniens dans un même avion

A son initiative seule, la FIFA a organisé des vols en partance de Tel-Aviv en direction de Doha afin de permettre aux supporters israéliens et palestiniens de voyager ensemble pour participer à la grande fête populaire du Mondial au Qatar. Cette initiative, d’apparence heureuse, a pourtant été mise en application alors même qu’aucun accord diplomatique n’existe entre le Qatar et Israël. Et sans compter d’ailleurs que ce pays n’était même pas qualifié pour la compétition.

Se pose alors la question des motivations d’une telle démarche. Et c’est là que le discours de la FIFA vaut la peine d’être passé au crible rhétorique. Voici le premier propos du communiqué publié par la FIFA le 10 novembre dernier:

«Des vols charters directs seront temporairement assurés entre l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv et l’aéroport international Hamad de Doha par une compagnie aérienne disposant de droits d’atterrissage au Qatar pendant toute la durée de la Coupe du monde de la FIFA.»

Puis vient cette citation de Gianni Infantino, président de la FIFA:

«Le football a le pouvoir de rassembler les gens, il transcende toutes les frontières et favorise l’unité comme jamais auparavant. L’annonce historique d’aujourd’hui offre une plateforme pour améliorer les relations à travers le Moyen-Orient.»

Ainsi donc, l’organisation des vols charters améliorerait les relations à travers le Moyen-Orient et favoriserait la paix dans une région en proie à des conflits. «Les organisations sportives internationales, la FIFA en tête, ont constamment un double discours sur la pacification des rapports internationaux par le sport, analyse Quentin Tonnerre, co-directeur de l’Observatoire du sport populaire de l’Université de Lausanne. D’une part, ils affirment régulièrement qu’ils peuvent réussir là où les Etats, via l’ONU principalement, échouent. D’autre part, ils prétendent que le sport a des vertus pacificatrices sans jamais les prouver. Cette rhétorique repose sur l’idée que la simple mise en contact de communautés habituellement en conflit, comme ici dans un avion, pourrait favoriser la paix. C’est un leurre.»

Qu’en est-il sur le terrain?

De façon un peu naïve, on pourrait mettre au crédit de la FIFA des actions qui visent, stricto sensu, à unir des peuples qui d’habitude de ne se parlent jamais. Ce qui, en soi, pourrait effectivement servir de terreau pour une avancée dans les relations israélo-palestiniennes. Mais la réalité sur place contredit ce présupposé. Selon le journal Les Echos, l’euphorie des supporters moyen-orientaux à Doha a rapidement laissé place à l’amertume, la déception et même la peur. Certains supporters israéliens seraient rentrés plus tôt que prévu par appréhension de représailles de supporters arabes.

qatar
Doha, la capitale du Qatar, en plein mois d’octobre. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

«De telles initiatives peuvent certes participer à des processus de paix, développe Quentin Tonnerre. Mais, pour cela, elles doivent faire partie d’une stratégie plus globale; réalisées de manière isolée (ndlr: c’est-à-dire sans levier politique), elles n’ont aucun impact. D’autant plus, en l’occurrence, qu’il s’agit d’un dossier très complexe.» Lors des Jeux olympiques d’hiver à P’yŏngch’ang en 2018, en Corée du Sud, les athlètes sud-et nord-coréens avaient certes défilé au sein d’une délégation commune et sous un même drapeau. Mais les espoirs d’un dégel des relations au sein de la péninsule coréenne ont rapidement été ternis.

Ainsi, tenter de racheter ses erreurs politiques en promouvant des actions pacificatrices est un crédo subtil dont se joue régulièrement la FIFA. Mais qui ne sert à rien. «Si ce n’est les ambitions internationales de la FIFA, notamment dans sa reconnaissance auprès d’organisations internationales telles que l’ONU et dans sa quête de crédibilité auprès de la communauté internationale et des opinions publiques», conclut Quentin Tonnerre.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration de couverture: © Thomas Naas Photography

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire