Les carnets d’élaboration de Theodor Wildt (8/10)
Excursionniste émérite, studieux prosateur et brillant opérateur d’appareils photographiques, Theodor Wildt partage fragments textuels et imagés de son élaboration avec les lecteurs du Regard Libre.
Il fut un temps où l’identité sociale de la population se définissait par l’activité professionnelle, une activité dont on faisait profession, avec plus ou moins de satisfaction à la tâche. Un monde où les notions d’adversité, de rareté et de finitude étaient vivaces. Pour passer de l’état de survie à celui de vie, l’effort était à la fois conçu comme individuel et collectif, et associé au mérite. Que l’on fût employé de banque ou mère au foyer, l’on pouvait se féliciter de faire sa part, tant pour son clan que pour la société entière. La personne se définissait par ce qu’elle faisait, c’est-à-dire par son moyen de subsistance, et tâchait d’y placer sa fierté: «je suis fonctionnaire», «je travaille à l’usine», disait-on sans détours comme pour signifier «voilà ma contribution». Sous la doctrine du progrès social et matériel, œuvrer à la production d’un bien ou d’un service soutenait l’idée d’un monde meilleur. Les passe-temps étaient plutôt rares, et cédaient souvent leur place à un repos mérité. Progressivement, la volonté généra abondance et sécurité. Elles opérèrent un véritable renversement de valeurs. Grâce à la prospérité, à la médecine, à la technique, mais aussi aux assurances sociales, les peines archaïques se firent plus relatives. Les besoins de base furent désormais externalisés et assurés au plus grand nombre: on put investir le champ des loisirs, du sport, de l’opinion, ou de la créativité (dorénavant réunis sous le terme dévoyé de culture), et l’on put diriger son inquiétude et ses ambitions à l’endroit de nécessités plus éthérées. L’individu moyen d’aujourd’hui, employé dans le secteur tertiaire, se définit rarement par son métier, mais plutôt par l’occupation qu’il fait de son temps libre, et dans la façon dont il fait usage de son revenu. La sphère des loisirs, englobant toute activité qui ne sert pas les besoins fondamentaux, nourrit son identité singulière, soutient son développement personnel. Aussi, son style de vie, qui exprime ses valeurs éthiques et esthétiques, s’articule par ses choix de consommation. De la raison d’être au règne du bien-être, il aura fallu bénéficier des efforts consentis précédemment. L’ingratitude dont témoignent certains héritiers ayant tout agrément de dévaloriser ce legs à grand renfort de sophismes sociopolitiques – au nom d’un idéal plus grand encore – démontre que le niveau de connaissance, de conscience et de reconnaissance ne s’est pas amélioré.

Ecrire à l’auteur: theodor.wildt@leregardlibre.com
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