Les carnets d’élaboration de Theodor Wildt (3/10)
Excursionniste émérite, studieux prosateur et brillant opérateur d’appareils photographiques, Theodor Wildt partage fragments textuels et imagés de son élaboration avec les lecteurs du Regard Libre.
Dieu sait à quel point j’ai parfois souffert d’angoisse et de ruminations lors de mes excursions. Des rêveries du promeneur solitaire, il en est de très douces, mais aussi de bien plus amères. Pour définir et aborder l’existence en meilleure conscience, je me suis résolu à juger la sensiblerie de Rousseau, qui favorisa le renversement culturel que fut l’avènement du romantisme – qui déploie encore pleinement ses effets de nos jours. Celui qui, à mes yeux, demeure le plus admirable prosateur que la langue française ait connu consacra un soin inouï à la mise en forme et en musique de ses pensées. Si réussis fussent-ils, ces efforts dissimulent mal le fait que le fond de la réflexion rousseauiste s’articule sur de terribles afflictions intimes, tout à fait personnelles, propos d’un plaintif ambitieux pétri de ressentiment. Méditations qu’il s’évertua à ériger en parangon de vertu par la sincérité déclamée de ses effusions et la beauté sublime de son verbe. A se penser universel, on se sent moins seul… Drame absolu, sa venue au monde engendra la mort. A l’écriture de ses Confessions, il dira: «Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.» Au fil d’une existence si courageuse qu’elle fut également émaillée de récurrentes déconvenues, il aspira à conjurer le sort en faisant foi et usage de son génie. Son impétuosité et son irritabilité finirent par exaspérer l’élite qui lui refusa l’ascension et la reconnaissance tant convoitées. Aux côtés d’autres essais de premier ordre, il n’en demeure pas moins l’auteur du Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, qui eut une influence certaine sur les idées de la Révolution. Au centre de son édifice moral, il développa le principe d’une société primitive idéale, celle du bon sauvage, qui n’aurait connu que la félicité d’une destinée candide avant le saccage engendré par la naissance de la civilisation. Si touchant soit-il, je n’y vois plus que le récit de son propre malheur, porté à l’universel par tous les damnés de la Terre qui à sa suite y trouvèrent la raison de leurs inassouvissements. Non loin de cette analyse, que Rousseau contribua vivement à modeler et affermir par confrontation, Nietzsche fit observer dans Par-delà bien et mal que «nul ne ment autant qu’un homme indigné».
Ecrire à l’auteur: theodor.wildt@leregardlibre.com
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