Ramuz, un contemplatif contre l’alpinisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 11 avril 2025 · 0 commentaire

A la différence d’Eugène Rambert au XIXe siècle ou de Maurice Chappaz (1916-2009), Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) ne s’est jamais aventuré sur les hautes routes. Fidèle à une conception ancestrale de la montagne considérée comme un lieu à éviter, le Vaudois la décrit dans toute son étrangeté.

En ce temps-là, l’alpinisme était un sport relativement nouveau. En 1900, précisément, Ramuz et trois amis partent pour un Voyage en Savoie (1931). A leur départ de la gare de Genève, leur accoutrement s’oppose à celui des fiers grimpeurs «à souliers ferrés, crampons, bandes molletières» avec qui ils partagent le train:

«Nous avions décidé (…) que seules les semelles de corde pouvaient parfaitement faire leur office dans les rochers (…); que si les habits de drap étaient moins vite mouillés, ils séchaient aussi plus difficilement (…); et c’est ainsi que nous partions comme les alpinistes en question pour la montagne, mais en espadrilles, ayant des pantalons de toile blanche, une chemise de toile blanche, avec un col et une jolie cravate, et c’était tout (…)»

Sans surprise, leur expérience de la montagne se terminera par un fiasco raconté dès l’entame du texte: «(…) C’est alors que ça avait commencé à se gâter sérieusement – dans ce marais et à cause de ce marais, le cinquième ou le sixième jour de notre voyage.»

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Sa vision de l’alpinisme, Ramuz l’approfondit dans un texte de 1937, Besoin de grandeur, en décrivant ainsi la philosophie de ses adeptes:

«Quelques autres, parmi les meilleurs, cherchent Dieu. Ils ne se tournent vers la nature que parce qu’ils croient qu’elle démontre Dieu. Cette espèce d’hommes est assez particulière à nos petits pays; c’est précisément que la nature et les spectacles qu’elle présente y sont partout au premier plan (…). Ils négligent volontiers, d’ailleurs, les forêts, les prairies, les vignes, les bords du lac; ils affectionnent l’altitude.»

Or cette quête de Dieu dans les hauteurs désertes relève pour Ramuz de l’illusion:

«Il y a des hommes qui vont sur les montagnes pour les admirer, mais ne les connaissent pas, car, si la nature est partout violente, elle est ici à son comble de violence (…) si bien qu’elle n’est que ruines et chutes. (…) Dieu que vous cherchez n’est pas dans la nature. La nature ne l’exprime en rien.»

Il faut dire que, dans les huit romans valaisans de l’auteur vaudois sur vingt-deux au total, la montagne n’a jamais le beau rôle. A une exception près: contrairement aux personnages habituels de Ramuz qui rejoignent le «mauvais pays» par nécessité, ou par folie, Farinet, capable de se hisser dans les rochers pour en extraire l’or, témoigne d’une jouissance des hauteurs. Toutefois, son extase s’exprime non pas dans l’effort de la conquête des sommets mais dans la contemplation des cimes qu’il se plait à nommer.

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Comme Farinet, Ramuz aimait les montagnes de loin. Les mentions de ces montagnes «bleues» de la Savoie qu’il avait en face de sa fenêtre sont si nombreuses dans son œuvre qu’on ne risquera pas à les recenser. A titre d’illustration, voici plutôt un extrait de Vendanges (1927), récit autobiographique dans lequel l’écrivain évoque les vacances d’automne de son enfance, qu’il passait dans une demeure viticole d’Yvorne, dans le Chablais vaudois. Alors qu’il joue en plaine, dans les roseaux et les marais, le jeune Ramuz entrevoit soudain, par une ouverture, les Alpes valaisannnes sur la rive gauche du Rhône:

«Mais (…) dans des régions encore plus aériennes et sur les bords mêmes du ciel, là venait la grande merveille: je la revois au fond de moi-même, comme sept femmes agenouillées, les mains jointes, vêtues de blanc. (…) mises là les unes à côté des autres, aux portes du ciel, à genoux; roses, jaunes, tout en or ou tout en argent, et qui illuminaient l’espace, tout en le transfigurant: les sept Dents du Midi avec leurs neiges et leurs glaciers.»

Benjamin Mercerat est enseignant et écrivain.

Vous venez de lire un éclairage contenu dans notre dossier «A l’ombre des Alpes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°115).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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