Peter Stamm: «La fiction vole un peu la vie»

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écrit par Sébastien Lapaire · 12 novembre 2023 · 0 commentaire

Cinq ans après la traduction de son précédent roman, Peter Stamm est revenu sur le devant de la scène littéraire ce printemps. L’occasion d’un entretien à Morges, dans le décor orientaliste de l’espace des auteurs du festival Le Livre sur les quais.

Le Regard Libre: Dans votre dernier roman, Les archives des sentiments, le narrateur découpe des articles de presse et les collectionne dans sa cave, obsédé par l’agencement parfait des informations et du monde. Un monde en plein tumulte et des personnages qui cherchent à fuir ce chaos: une thématique qui guide l’ensemble de votre œuvre. Mais peut-on fuir indéfiniment, Peter Stamm?

Peter Stamm: Non, seulement temporairement. Ce serait du reste triste si on arrivait véritablement à fuir indéfiniment. Le narrateur s’aperçoit d’ailleurs que ce n’est pas possible de s’enfuir si facilement. Il commence dès lors à vouloir sortir de ce monde d’archives qui est un monde artificiel, un monde à l’opposé de la vie, un monde qui n’a pas de goût, pas d’odeurs, pour retourner dans le réel.

Quel refuge peut-on trouver pour s’extraire de ce chaos ?

Le retrait. Le personnage principal ne quitte presque pas sa maison au début. Et si l’on est seul, on ne peut pas vraiment être blessé, puisque ce sont les autres qui nous font souvent du mal. Mais cette vie-là est aussi un peu triste. Ça fonctionne, c’est une possibilité, mais sans en être une qui guérit.

Vos héros sont justement engagés dans une lutte contre le temps. Quel est votre secret pour l’arrêter ?

Je ne dirais pas que ce sont les mémoires. Les mémoires, c’est quelque chose de très beau certes, mais le véritable remède est de sortir et de se retrouver seul dans la nature. Quand je suis au milieu des montagnes par exemple, j’ai l’impression de perdre ma personnalité, de ne plus être quelqu’un avec des problèmes ou des histoires, je suis simplement une personne qui me déplace dans l’espace. Et ce sont pour moi des moments extrêmement heureux. Mais je n’ai pas toujours voulu vivre comme ça.

C’est apparu avec les années ?

Non, même étant enfant j’étais souvent seul dans la nature et plus particulièrement dans la forêt. C’est identique pour mon personnage : il commence par se rendre dans les bois. Il est souvent dans la nature, il la regarde, il la ressent.

Pourtant, vous avez vécu dans plusieurs grandes villes, certaines de vos intrigues ont pour décor des mégalopoles… Est-ce mettre en lumière l’urbain pour mieux raconter sa fuite ?

Oui, cet antagonisme est une explication. Toutefois, je le fais de moins en moins dans mes derniers livres. Souvent, lorsque c’est le cas, il s’agit de Paris. Mais cette ville a été si importante pour moi quand j’avais vingt ans! Elle a exercé une énorme influence sur la personne que je suis devenue.

Un autre jalon de beaucoup de vos livres, c’est l’importance et le rôle de la fiction. Que ce soit dans Les archives des sentiments, Agnès ou encore La douce indifférence du monde, la fiction grignote peu à peu le réel, jusqu’à prendre le pas sur lui. Y a-t-il une part d’ombre dans la fiction, qui peut s’avérer pernicieuse, dangereuse ?

La fiction vole un peu la vie, je crois. Bon, c’est ma profession, alors je ne devrais pas m’opposer à la fiction. J’ai une fois écrit dans un récit que la littérature était toujours un moyen de voir la réalité plus distinctement, ça n’a donc jamais été une façon de s’enfuir, mentir ou travestir la réalité. J’aime beaucoup le présent ! La littérature idéale serait pour moi une littérature qui change mon regard sur le monde. En gardant en tête que mon but serait finalement de ne plus devoir écrire et de vivre dans la réalité.

Mais vous avez besoin de la fiction pour pouvoir mieux revenir à la réalité.

Assurément, oui. Sans oublier que la littérature ne remplace jamais vraiment la réalité. J’étais par exemple hier (ndlr : le 1er septembre 2023) au festival Le Livre sur les quais, mais aussi au lac. Cet ancrage m’est nécessaire.

C’est donc un tremplin vers le monde réel ?

Oui, tout à fait.

Une conception intéressante de la création… Depuis plusieurs années, le monde littéraire est marqué par l’essor de l’autofiction et ses dérivés. Vous, au contraire, explorez inlassablement le récit fictionnel. Avez-vous l’impression que vous ne viendrez jamais à bout de l’imaginaire?

Chaque fois que je suis tenté de m’adonner à l’autofiction, je constate rapidement que les fictions sont plus proches de moi que le serait mon vécu. Si je veux dire la vérité, j’utilise la fiction, car si je racontais mon histoire, je commencerais à mentir tout de suite: je ne voudrais quand même pas être dans mes livres l’idiot que je suis en réalité! C’est ainsi que je commence à changer des choses, à en prétendre d’autres. La fiction est un moyen de saisir ce qui me meut intérieurement. J’ai une amie écrivaine qui alterne entre les deux formes. Elle m’a affirmé que d’une certaine manière, ses récits fictionnels sont beaucoup plus intimes que ses autofictions, comme ils viennent véritablement des profondeurs de son être. Dans ses autofictions, ce qui est raconté s’est certes passé dans sa vie, mais ce sont les événements qui l’ont percutée, ce n’est pas le fruit d’un mouvement intime. En définitive, mes livres sont tous très personnels, sauf que je n’ai jamais raconté mon histoire directement.

Dans vos histoires, justement, on retrouve des personnages qui semblent frappés d’angoisse existentielle, qui perdent souvent pied dans leurs souvenirs. Où se situe pour vous la frontière entre rêverie et folie ?

Ce n’est pas si facile à dire. Lorsque j’ai travaillé dans des cliniques psychiatriques, je me suis rendu compte que les patients n’étaient pas si différents de nous à ce niveau-là, contrairement à ce que je croyais initialement. Finalement, j’ai réalisé que si l’on reste entre la folie et la réalité, on peut rêver comme on veut. Très souvent, les patients étaient avec des gens pour qui ce système de balance ne fonctionnait plus correctement et ils ne pouvaient donc plus se raccrocher au réel, ils ne vivaient plus que dans un monde de folie. Sans cela, ce n’est pas un problème de rêver. Quoi qu’il en soit, ce que je perçois moi n’est pas la réalité. C’est un mélange de réalité, d’imagination et d’interprétation. Il m’est naturel de ne pas avoir de réalité fixe.

Dans ces trajectoires où dérivent les êtres, il y a souvent un élément qui surgit et les frappe. C’est l’amour, qui sonne comme une fatalité. Le coup de foudre est-il pour vous la seule façon de tomber amoureux ? Ou l’amour peut-il s’apprendre ?

Il y a toutes sortes d’amour, il n’est jamais fixe ni immuable. Chaque histoire d’amour est différente, tout est toujours possible. On entend parler de mariages arrangés qui, après des années, deviennent de grands amours; je suis convaincu que c’est possible. Et c’est pour cela que c’est si intéressant d’écrire sur l’amour – c’est une thématique inépuisable.

Cette idée de la fatalité revient beaucoup. Les événements planent au-dessus des têtes de vos personnages et leur tombent dessus, sans fracas. Le lecteur les observe se démener tant bien que mal. Vos livres sont en quelque sorte des tragédies théâtrales.

Oui, bien que je n’aime pas tellement parler de tragédie. Je dirais plutôt que ce sont des gens qui s’arrangent avec la situation, comme c’est souvent le cas dans le quotidien. Les vies des personnes que je connais ne sont pas vraiment des drames, c’est souvent une accommodation de circonstances. Ces grands drames que l’on voit dans les cinémas et les théâtres, ce n’est pas le quotidien. Ça n’arrive pas si souvent…

Le banal et l’anonyme expriment au travers de vos mots une certaine beauté du monde, une placidité de la vie. Est-ce que cela pose aussi la question de ce qui compte réellement dans nos existences?

C’est à chacun d’en décider, mais pour moi, la beauté réside effectivement dans cette sorte d’acceptation. Comme à la fin, nous allons tous mourir, il faut accepter nos destins, sans quoi nous serions irrémédiablement malheureux. Et je crois que c’est aussi beau de savoir accepter l’idée que nous allons mourir. Le plus tard possible, évidemment.

La beauté d’une vie tient pour vous dans le fait d’accepter sa condition et de savoir rester calme dans toute situation?

Oui, peut-être. Un peu comme une sorte de stoïcisme. Cette mentalité m’a toujours plu. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne vit pas, que l’on ne fait rien ! Mais admettre qu’à la fin, tout finira forcément avec la mort.

Il y a dans votre univers un certain vague à l’âme, un état qui se refuse au bonheur, mais sans pour autant être de la tristesse, plutôt de la résignation.

Je pense instinctivement à une formulation que j’ai utilisée à deux reprises dans mes livres, y compris dans le dernier il me semble, qui résume bien cela: «un bonheur ressenti comme du malheur». Lorsque j’ai enseigné aux Etats-Unis, une de mes étudiantes a écrit une phrase que j’ai beaucoup aimée: «He had no good luck, he had no bad luck, he had no luck at all». C’est à ce moment-là que je suis rendu compte que «luck» en anglais n’est pas la traduction littérale de «bonheur» ou «malheur», mais se veut davantage comme un attribut. Dans mes livres, il ne s’agit ni du bonheur ni du malheur, uniquement la description «d’être vivant». Qui est un sentiment sans direction.

Votre écriture est lumineuse de dépouillement: est-ce le fruit d’un long travail de réécriture après le premier jet ou est-ce que la partition jaillit directement avec le ton juste?

C’est un peu les deux. De toute façon, je n’écris pas si je ne suis pas concentré. Avec les années, je sais que si je n’arrive pas à créer quelque chose de vivant au premier jet, alors ça ne vaut pas la peine de continuer. Je ne peux pas réanimer un texte qui est mort-né. Mais je retravaille quand même passablement. En revanche, je ne change presque rien de la longueur, je change un mot, une phrase, c’est tout. Je relis mes textes vingt ou trente fois peut-être, mais je n’effectue pas de grandes corrections. Le matériel doit être bon au départ.

Et si votre écriture était un parfum, lequel serait-elle?

L’heure bleue, bien sûr ! Qui est le titre de mon prochain livre. Et un excellent parfum, pour couronner le tout. Il y a quelques jours, j’ai voulu le sentir, je me suis alors rendu dans une parfumerie, j’ai demandé à la vendeuse de me l’apporter et elle me l’a tendu en disant «mais c’est aussi pour homme!» C’est résolument un bon parfum. Je ne l’ai finalement pas acheté, mais mon amie, elle, oui. Par conséquent, on l’a désormais à la maison. De toute façon, je ne mets pas de parfum.

Presque toutes vos intrigues sont parsemées de jeux de miroirs, de mise en abyme, de double. Ecrire est-il pour vous une inlassable quête de sens et d’identité?

Oui ! C’est certainement une recherche, par différents moyens. C’est pour cela que je n’aime pas tellement la littérature dite commerciale. Alors que je n’ai pas de problème avec les films qui le sont ! J’aime les films d’action, les films qui ne sont pas savamment construits; c’est un plaisir simple. Mais en matière de littérature, je ne supporte pas vraiment cela. Je veux qu’à la fin d’une lecture, je sois différent, que j’aie appris quelque chose. Qu’il y ait quelque chose qui a changé en moi.

Vous êtes l’auteur de romans et de nouvelles, avec des univers qui se répondent. Qu’est-ce qui vous pousse, lors de la conception d’un texte, vers l’une ou l’autre forme ?

Le sujet. Enfin, je n’aime pas parler de sujets, étant donné que je n’en ai pas vraiment ; c’est plutôt l’histoire qui décide s’il lui faut beaucoup de place. Tout se détermine véritablement au début. Même quand je ne sais pas ce qui se passera dans un livre, j’en pressens la longueur, je sais s’il se déploiera en environ 20 ou 200 pages. Il est clair que l’on commence à écrire différemment quand on sait qu’il s’agit d’un roman. J’ai toujours comparé cela à une randonnée dans la montagne : je me prépare différemment si je vais en montagne ou simplement faire une balade d’une heure à la maison avec mes enfants. On va enfiler d’autres souliers, prendre un sac à dos. Tout doit donc se décider en amont.

Ça n’est jamais arrivé que vous bifurquiez en cours de route?

Une seule fois. Je voulais écrire un roman, mais ça ne fonctionnait pas. Et comme je ne voulais pas jeter tout le matériau, j’en ai fait une nouvelle. Mais elle est un peu spéciale.

Vous êtes désormais traduit dans le monde entier, vous avez vécu dans plusieurs pays, mais y a-t-il quelque chose que vous considérez comme profondément suisse dans vos livres?

Local oui, mais pas suisse. Je me considère comme suisse, j’ai un passeport à croix blanche, je viens du lac de Constance et ces paysages sont présents dans mes livres. En revanche, je ne crois pas vraiment qu’il y ait un thème spécialement helvétique dans mes ouvrages. La plupart des auteurs que j’ai lus plus jeune n’étaient pas suisses, et ne le sont toujours pas aujourd’hui. La nationalité de l’écrivain m’importe peu quand je décide de lire un ouvrage.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Vous venez de lire un entretien tiré de notre centième édition.

Peter Stamm
Les Archives des sentiments
Trad. de l’allemand par Pierre Deshusses
Christian Bourgois Editeur
192 pages
Mars 2023

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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