Monica Sabolo, le secret comme mentir vrai

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écrit par Sébastien Lapaire · 22 décembre 2022 · 0 commentaire

Encore en lice il y a quelques semaines pour trois des plus prestigieux prix littéraires français, La vie clandestine de Monica Sabolo s’impose comme l’un des romans phares de cette rentrée littéraire. Sur fond d’enquête et d’introspection.

A la recherche d’un sujet pour son prochain livre, Monica Sabolo trouve la parade idéale: écrire sur un fait divers. Sur l’assassinat d’un chef d’entreprise par Action directe, un groupe terroriste d’extrême gauche qui sévit en France dans les années 80, commettant attentats et meurtres. Une thématique assez simple, un peu racoleuse, suscitant toujours de l’émotion; une histoire avec du drame, des protagonistes insolites: tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce futur opus un succès de vente.

« Je tenais mon sujet. Un groupe de jeunes gens assassinent un père de famille pour des raisons idéologiques. J’allais écrire un truc facile et spectaculaire, rien n’était plus éloigné de moi que cette histoire-là.

Je le croyais vraiment.

Je ne savais pas encore que les années Action directe étaient faites de tout ce qui me constitue : le silence, le secret et l’écho de la violence. »

Dès les prémisses de l’enquête, Monica Sabolo s’aperçoit que déterrer le passé des autres fait ressurgir le sien. Après plusieurs livres teintés de souvenirs personnels, elle pensait enfin se détacher de cette veine introspective. Peine perdue. Les spectres immémoriaux rôdent toujours dans les replis du cerveau.

Piéger la littérature, faire mentir la fiction

La vie clandestine prend naissance à partir de ce mensonge romanesque: fuir son passé pour finalement terminer dans les griffes de celui-ci. Monica Sabolo se rend très vite compte de sa naïveté. Au lieu de pister une quête, c’est elle-même qui finit par être traquée: «Avec cette enquête, je poursuis quelque chose, tel un explorateur sur les traces d’une bête, mais par un étrange retournement de situation, on dirait que cette chose est derrière moi. A mes trousses.»

L’erreur de la romancière aura été de croire que l’on peut manipuler la fiction comme de la terre glaise et modeler des destins sans remuer sa propre histoire. Mais la littérature ne se laisse pas duper; elle s’insinue dans les interstices les plus secrets et renverse les supercheries de la fiction. Monica Sabolo pensait dompter la littérature, c’est elle qui l’a ligotée au réel.

Après avoir compris que ce texte la condamnait à fouiller son passé, Monica Sabolo s’attelle à remonter les liens familiaux échoués au fond de sa mémoire pour les occulter à la lumière. Se défaire du mensonge pour tenter d’esquisser une vérité: la sienne.

«Je viens d’un lieu de ténèbres. Un lieu auquel j’ai essayé d’échapper durant mon existence entière, mais où je me rends simplement en fermant les yeux. Il est creusé dans la roche, c’est une galerie humide et froide que j’arpente dans l’obscurité. Les parois suintent une matière visqueuse qui me recouvre, moi aussi. C’est une prison familière, dans laquelle je marche sans jamais voir le jour, et qui se déploie sous la surface de la terre, à la façon d’un réseau de spéléologie, ou de catacombes. […] Mais je sais désormais que ce lieu n’est pas le mien. Il m’appelle, prétend que je suis sa chose, qu’il m’a enfantée, nourrie, façonnée, mais c’est un mensonge, un piège, le chant de sirènes maléfiques.»

Un texte au double fond

La vie clandestine s’avère très déroutant à lire, car toute l’intrigue d’investigation – soit la moitié de l’histoire – est décousue, poussive. On ne comprend pas bien où cela mène le lecteur. Mais en réalité, elle est un support romanesque sur lequel Monica Sabolo prend appui pour se livrer. La forme journalistique est un calque qui fait apparaître l’écriture essentielle: l’écriture de soi.

Toutefois, l’ensemble se montre frustrant à cause de la différence de qualité entre les deux parties: l’enquête ne présente que peu d’intérêt et la narratrice la raconte de manière très protocolaire; l’écriture, pour ces chapitres, se révèle très factuelle et fade. Tout le contraire des passages introspectifs qui donnent au texte de la profondeur et une réelle force, portés par une langue pleine d’élégance et des tournures aussi habiles qu’étincelantes!

Pour accéder au cœur du texte, le lecteur est d’abord obligé de cheminer par un détour. En somme, il suit les pas de l’auteure. C’est un roman qu’il faut délire pour lire. Si la démarche est compréhensible, c’est néanmoins dommage pour le plaisir de lecture de voir la poésie des mots de Monica Sabolo s’empêtrer dans la platitude du style journalistique.

Construit comme un diptyque, alternant entre enquête et autobiographie, La vie clandestine est un roman qui rappelle que chaque auteur réécrit sans cesse le même livre. Monica Sabolo se retrouve une nouvelle fois à arpenter les zones d’ombre de sa propre existence, mais en parvenant désormais à regarder en face les errements des êtres et énoncer les faits.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Monica Sabolo © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier «Le mensonge», paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°91).

Monica Sabolo
La vie clandestine
Gallimard
2022 
336 pages 

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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