Filouteries en Helvétie

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écrit par Sébastien Lapaire · 05 décembre 2023 · 0 commentaire

Dans une ville champêtre imaginaire, nichée entre les collines suisses, se prélasse une peuplade qui ne fait rien comme les autres. Voici le décor de L’habit fait le moine et autres nouvelles, d’un auteur parmi les plus lus du XIXe siècle: Gottfried Keller.

La ville de Seldwyla ne vous dit peut-être rien. Et pourtant, elle est proverbiale. En allemand, quand une bévue est commise, qu’il faut par exemple creuser à nouveau une route fraîchement bitumée parce qu’on a oublié de remplacer les conduites d’eau, on s’exclame volontiers: «typique de Seldwyla!» Cette plaisanterie nous vient tout droit de Gottfried Keller et de son cycle de nouvelles Les Gens de Seldwyla, dont la traduction en français est enfin parue il y a trois ans aux Editions Zoé. Les Florides helvètes viennent quant à eux de publier en version poche le deuxième tome, qui constitue un formidable prélude à ce grand cycle romanesque.

L’habit fait le moine et autres nouvelles décrit la vie en communauté des habitants d’une bourgade perdue dans l’arrière-pays suisse. Mais alors, quelle drôle de communauté! Car la principale occupation des Seldwylois ne consiste qu’à s’engouffrer sournoisement dans les malentendus pour pouvoir tirer parti des déboires des autres. Au travers de petits tableaux facétieux, Gottfried Keller met en scène des bourgeois et des roturiers jouant aux fausses dupes et aux vraies victimes, au milieu d’autres badauds dont chacun n’attend que de pouvoir flouer son voisin et d’en rire avec ses compères. On ruse, on gruge, on louvoie, on esbroufe, mais jamais on ne s’ennuie à Seldwyla!

Au fur et à mesure des péripéties et des chamailleries prend forme l’illustre Seldwyla, avec ses airs de grand village Schtroumpf uniquement peuplé de Gargamel. Nouvelle après nouvelle se renforce la sensation d’assister à un grand spectacle de marionnettes, où retournements de situation et pieds de nez du destin se terminent bien souvent en happy ends.

Et si l’on entre dans ces textes en redoutant un ton vieillot et une prose démodée, on est rassuré dès les premières phrases: les mots claquent derrière les dents, la voix de Gottfried Keller est cinglante et raille une société déchirée entre tradition et modernité. Une véritable comédie de mœurs où l’on épie entre les feuillages de son jardin les vices de son prochain. Délicieux d’ironie, exquis de dérision, mais dépourvu de cynisme moralisateur. Diable que ces querelles en pays helvétique sont revigorantes!

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier COMMUNAUTES, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 101).

Gottfried Keller 
L’habit fait le moine et autres nouvelles
Florides helvètes, coll. «Poche Suisse» 
Trad. de Claude Haenggli
16 février 2023 
208 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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