«Le retour», épisode 3
Le Regard Libre N° 83 – Elliot Mazzella
Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.
Après des années d’absence, Joseph rentre dans son village natal. Arrivé aux portes de ce dernier, les choses ne se passent pas comme prévu: personne ne semble le reconnaître. Croyant à une plaisanterie, Joseph accepte de se battre avec son ancien ami, Pierre. Le combat ne tarde pas à tourner à l’avantage de ce dernier. Joseph perd connaissance et les hommes, au milieu de la nuit, le ramènent au village. C’est chez la veuve, Agathe, que l’étranger sera logé.
Ses yeux s’entrouvrent, se referment. Joseph se sent pesant, comme si la veille on avait rempli son ventre de pierres. Sa tête est enfoncée dans un traversin, il ne cherche pas à se soulever, il n’en a pas la force. Il est trois heures de l’après-midi et son lit ressemble à un îlot de pénombre au milieu d’une flaque de soleil. Joseph essuie la sueur de son front, il est fiévreux. Lorsqu’à nouveau, il ouvre les yeux, les contours de la chambre se précisent, il réalise peu à peu qu’il n’est pas chez lui. Mais il ne panique pas, ne se pose aucune question, tout cela le laisse profondément indifférent.
Une silhouette pénètre son champ de vision, il ne l’a pas entendue arriver; le plancher grince. Elle se penche sur lui; seul son visage est découvert, son corps, lui, est emmitouflé dans une couverture piquante. Il aimerait se lever mais ne peut pas, il transpire, il aurait envie de s’arracher la peau mais il ne bouge pas; il ferme les yeux, une main se pose sur son front, la femme repart dans le corridor, revient aussitôt avec une bassine d’eau chaude. Elle tire la couverture, Joseph est nu, la porte se referme.
Assis sur le lit, il hésite avant de se baigner. Rien ne peut troubler son reflet et pourtant quelque chose fait qu’il ne s’y reconnaît pas. Il a faim, il a soif, il ne sait pas où il est. Ce n’est peut-être que cela… Accroupi, il cherche la brosse et la savonnette que la femme a laissées pour lui. Ses cheveux sont sales, son corps est brisé. Joseph se lave avec beaucoup de plaisir. Lorsqu’il a fini, l’eau est noire; il est étonné. Il ne se souvient pas du combat de la veille, du regard de Pierre lorsqu’il l’a supplié d’arrêter, sa mémoire s’est diluée dans l’eau et la crasse.
La femme de tout à l’heure entre, Joseph tressaille et cache son sexe derrière ses mains; il se recroqueville sur lui-même. Elle lui demande pardon, suspend à la poignée de porte des habits propres et un linge, et le prie de lui faire signe lorsqu’il sera prêt. Les habits sont un peu grands, mais ça fera l’affaire. Joseph toque à trois reprises, Agathe le regarde un instant sans rien dire, troublée.
– Vous avez bien dormi? Il est bientôt quatre heures. Je suis Agathe, j’imagine que vos parents ne vous ont jamais parlé de moi… enfin, si vous êtes bien le fils de Stéphane et Lucie… oh je ne devrais pas vous ennuyer avec ça… reposez-vous, reposez-vous, et quand vous aurez repris des forces, on vous indiquera le chemin et vous pourrez repartir et tout rentrera dans l’ordre, et…
Elle sait qui il est, pourtant elle croit qu’il n’est pas d’ici, qu’il est un voyageur égaré qui ne fait que passer et qui, demain sans doute, sera déjà reparti sur la route. Joseph ne se rappelle pas ce visage. Mais il sent qu’il a une certaine influence sur cette femme qui n’est pas laide, mais qui n’offre à ses yeux que vestiges, traces et ruines de beauté. Sa présence ravive en elle un souvenir; une porte qu’elle croyait fermée à jamais s’est ouverte, elle entrevoit à présent la possibilité d’un renouveau, d’une jeunesse, d’une virginité. Joseph sourit, une complicité s’établit entre eux. Il veut se lever mais Agathe recule brusquement comme un animal effrayé; son visage s’assombrit, à nouveau recouvert par le voile de l’angoisse.
– Vous ne devriez pas faire trop d’efforts… reposez-vous. Je viendrai vous chercher quand le moment sera venu.
– Non, attendez, vous parliez de mes parents tout à l’heure, vous les avez connus?
– Nous ne parlons pas des mêmes personnes… vous n’êtes pas d’ici… personne ne vous a jamais vu…
Joseph laisse échapper un râle, ses muscles le font souffrir, il respire à grand-peine. Bientôt, il est obligé de prendre appui sur le lit et de s’y laisser choir, l’air lui manque, il inspire de toutes ses forces, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités, mais rien ne vient; couché sur le ventre, la tête enfoncée dans le matelas, il frappe contre le châlit de bois comme pour signifier à son adversaire qu’il se rend, qu’il ne veut plus lutter. Il reprend son souffle peu à peu. Agathe s’assied à ses côtés; elle lui caresse le dos pour le tranquilliser, lui faire comprendre qu’il n’a rien à craindre, qu’elle est là maintenant et qu’elle ne l’abandonnera pas. Il se tourne pour lui faire face, à nouveau, elle se perd dans ses yeux.
– Parlez-moi de ces gens, parlez-moi de Stéphane et Lucie. Après tout, je ne fais que passer, demain au plus tard je serai sorti de votre vie, alors? Vous n’avez absolument rien à craindre.
Il marque un point; visiblement, elle est embarrassée. Elle veut lui raconter, son visage lui rappelle cet homme qu’elle a aimé, sa disparition, son mariage, la mort de son mari, le jour, enfin, où les gens ont commencé à l’appeler «la veuve».
– Oh vous savez, il était si gentil avec moi, il ne me battait jamais… au contraire, il aurait fait n’importe quoi, il aurait tué pour moi… Vous savez, vous lui ressemblez beaucoup…
– Vous parlez de votre mari?
– Non, non, bien sûr que non… mon mari était un brave homme, mais moi je ne l’aimais pas non, j’en aimais un autre, moi j’aimais Stéphane. Et il le savait… mais il m’a pardonné, il n’a même pas été jaloux ou si, mais il se cachait, il avait honte. Il ne voulait pas me gâcher la vie qu’il disait… j’aurais pu le tromper, il n’aurait même pas bronché, mais… je ne voyais pas non, j’ai été aveugle… oh comme je regrette! Comme j’ai été égoïste! Mais non qu’il disait mon mari, mais non tu ne l’es pas, c’est moi, je ne suis pas assez bien pour toi, je ne fais pas assez, laisse-moi te prouver que je vaux quelque chose, t’as fait le bon choix Agathe, le bon choix… Mais non, je n’ai pas fait le bon choix, je n’ai jamais regardé devant moi, toujours derrière… peut-être qu’il était là que je me disais, peut-être que Stéphane m’attendait au coin de la resserre, ou au puits, ou encore sur la place… Robert me parlait, je souriais, je l’écoutais parler, moi je n’avais rien à lui dire. Il m’aimait tellement que mon sourire lui suffisait, mais il ne voyait pas qu’il était feint, que je faisais semblant, il ne m’intéressait pas. Et Stéphane ne venait pas, il était heureux lui, il en aimait une autre, je l’ai découvert, j’ai eu du chagrin, beaucoup de chagrin, Robert m’a consolée, il a échoué, il s’est maudit. Je vous l’ai dit, il aurait pardonné à Stéphane, il m’aurait pardonné, mais à lui… il ne se pardonnait rien. Il était gentil mon Robert, sous son chapeau de paille, avec son visage tout rond et un peu rougeaud, ses pommettes saillantes et son gros pif qui ressemblait à une patate… il était gentil mon Robert… Au fond, il ne manquait de rien. Moi je ne lui ai rien donné, jamais rien, et pourtant j’avais beaucoup, Dieu sait si j’avais beaucoup! Mais je me préservais, je voulais tout garder pour lui, pour Stéphane. Oh quel ennui! Vous savez ce que c’est vous, l’ennui? Je m’ennuyais en sa compagnie, lorsqu’il me prenait dans ses bras je m’ennuyais, lorsqu’on couchait ensemble je m’ennuyais, toute ma vie j’ai dû jouer la comédie, et le pire là-dedans, c’est qu’il s’interdisait de douter de moi, il m’a toujours fait confiance mon Robert, toujours! C’est moi qui l’ai tué! Je l’ai épuisé, je l’ai empoisonné, je suis un monstre! C’est mon ennui qui a eu raison de lui! Quand il a compris que je m’en foutais de lui, que j’en avais rien à foutre de lui! il s’est laissé mourir oui, il s’est laissé crever mon Robert! Je me rappelle les derniers repas en tête-à-tête… Vous savez, c’est terrible quand on commence à entendre le silence, quand il est assourdissant, le silence, quand le bruit des couteaux dans les assiettes vous donne envie de chialer, quand à l’intérieur vous tremblez mais que vous devez rester digne, le regarder, votre bonhomme malheureux, en vous disant que c’est vous qui l’avez tué, c’est à cause de vous qu’il est fané et tout rabougri, c’est vous qui l’avez défiguré, c’est vous qui avez tiré les rideaux quand il faisait grand beau, vous qui vous êtes laissée aller, qui avez laissé la poussière et la crasse s’accumuler dans toute la maison, c’est vous qui ne parlez plus, qui n’osez même plus le regarder en face, parce que maintenant il vous fait peur, c’est plus le gros nounours qui vous chérissait quand vous étiez jeune et belle mais que vous avez préféré enfermer dans une vieille armoire, c’est à cause de vous qu’il peut vous faire violence, qu’il peut vous battre à présent, s’arroger ces droits que vous lui avez volés sans qu’il ait son mot à dire le pauvre mari, et tout ça parce qu’il vous aimait oui, il vous aimait à en crever et c’est encore à cause de vous qu’il s’est tué, oui qu’il s’est jeté dans la rivière au début de l’année… il a préféré se tuer pour vous débarrasser d’un poids, et on l’a retrouvé noyé, la face boursouflée, déjà à moitié décomposée, il ressemblait plus à rien mon petit Robert, plus à rien vous comprenez, vous comprenez, vous…
Elle pleure contre son épaule; sa présence la réconforte, elle s’abandonne.
– Mais vous devez sans doute mourir de faim ! attendez-moi, surtout ne bougez pas! je vais vous chercher quelque chose à manger et à boire aussi! je reviens tout de suite.
Joseph est gêné. Il a faim, très faim, il se jette sur la nourriture comme un animal; il ne la voit déjà plus, il ne l’entend plus, il l’a oubliée.
– Mangez, mangez, vous en avez bien besoin. Vous lui ressemblez beaucoup, vous savez… Vos yeux, votre regard noir, profond, vous cachez quelque chose, vous ne le savez peut-être pas… Vous avez besoin d’une femme, oui, voilà ce qu’il vous faut! vous avez besoin d’une mère! Vous êtes seul, on ne doit pas être seul… Oui, je le vois dans vos yeux, Stéphane ne m’aimait pas, il ne m’a jamais aimée! Mais vous, oui, vous… quand vous serez redescendu, quand vous aurez traversé la rivière dans laquelle Robert s’est noyé, quand vous aurez regagné la ville avec son tumulte, ses gueulades, son air pollué, trouvez-vous une femme qui vous aime et aimez-la, oui aimez-la de tout votre cœur, faites qu’elle ne s’ennuie jamais avec vous, prenez-la, faites-lui l’amour, ne l’ennuyez pas, faites-lui l’amour oui, faites-lui l’amour tous les jours, toutes les nuits et elle s’occupera de vous, elle sera comme un refuge pour vous, comme un phare dans la nuit, comme… oh je suis désolée… désolée… Stéphane… il est parti lui aussi… il a trouvé refuge, il a son phare et il voit dans la nuit. Je suis désolée…
Et à nouveau les sanglots, à nouveau les ahans, tandis que l’étranger mange cette viande élastique qu’il n’arrive pas bien à avaler. Oui, il mastique, il est très bruyant, mais c’est tout ce qu’elle a pu trouver, tout ce qu’elle peut lui offrir… Elle s’en veut de pleurer, elle accuse cette passion qui la dévore et veut s’en débarrasser… oui, il faut qu’il parte… il faut que ce Joseph s’en aille… qu’il foute le camp!
Agathe voudrait crier son malheur pour s’en débarrasser, mais elle ne peut pas, elle doit se contenir même si elle a déjà perdu la face devant lui, ce bel étranger qui remue le couteau dans la plaie, qui la regarde souffrir avec indifférence, qui est comme lui sans doute, comme son père, au-dessus de la crainte et de la pitié, au-dessus d’une pauvre femme qui ne peut pas les comprendre, qui est trop bête pour cela, trop égoïste, trop sentimentale. Mais ce n’est pas lui, elle sait qu’il n’est pas le fils de Stéphane et qu’il faut qu’elle arrête de le voir partout, de vivre avec ce fantôme qui la rejette comme la mer rejette un cadavre. Il faut qu’elle le traite comme on traite un étranger, puisqu’après tout, il n’est rien de plus qu’un étranger, encore un con qui s’est perdu en chemin, pourquoi en faire autant cas? lui raconter sa vie? Après tout, il s’en moque, qu’est-ce que ça peut bien lui faire? une histoire de plus à raconter à ses amis et après? un fou rire, une bonne blague, une histoire de veuve en somme.
La suite, le mois prochain
Laisser un commentaire