Le monde selon Quentin Mouron: «Césaire, sa verge contre nos colons»

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écrit par Sébastien Lapaire · 22 septembre 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Dans son billet, l’écrivain Quentin Mouron explore un thème d’actualité avec son tranchant habituel.

Les poètes occidentaux ont excellé à contourner les trous du cul; ils sont passés maîtres dans l’art de l’euphémisme, de la métaphore, de la circonlocution; ils effeuillent des roses, ils butinent des fleurs, ils suçotent la rosée d’un sous-bois à l’aurore; ils ont reculé devant la nudité béante, glissante, grasse, sanglante. Il faut attendre 1871, l’année de la Commune de Paris, pour que Rimbaud et Verlaine écrivent à quatre mains leur célèbre «Sonnet du trou du cul», célébration sans fard et sans gants de l’orifice anal. C’est l’acte de naissance d’une poésie des corps réels, des corps nus, des corps d’eau et de sang, des corps de sueur et de plaisir.

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Les surréalistes se plairont, dès les années 1920, à croiser les corps et les machines, à inclure le corps dans le système de production industrielle, à le transformer en fonction productive. Le corps se durcit alors jusqu’à l’austérité, il se refroidit – et la nudité devient l’autre nom de l’aliénation.

La nudité des corps

Et puis, à la faveur des luttes, à la faveur des guerres, le corps nu se réchauffe. Il revient sur scène saturé, luxuriant, luisant de colère, suintant d’aspiration à la justice. Ce sont les corps nus de Césaire, de Senghor, des poètes de la Négritude, engagés dans une lutte sans merci contre la colonisation des terres, des corps et des esprits. Comme le note Sartre dans Orphée noir, en 1948, la nudité se végétalise, elle récuse l’aliénation, elle récuse l’humiliation, elle devient à la fois principe de vie et principe de guerre, elle est acte d’affirmation et de libération. La nudité des corps des opprimés est un miroir tendu à l’oppresseur, à sa propre nudité morale.

Dans Soleil cou coupé, Césaire écrit: «Tous mes cailloux sont d’offense / Point d’huile / La loi est nue». Deux ans plus tard, dans son Discours sur le colonialisme, il écrira: «Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs maîtres provisoires mentent.» Chez Césaire, on bande. On bande dans la poussière, on bande dans la misère; on bande sous le fouet, on bande sous les coups. Les tableaux les plus violents, les plus naturalistes, les plus désabusés, ne se départissent jamais d’une glorieuse composante érotique – qui est en même temps acte de résistance.

«Les vrais poètes ne contournent pas les trous du cul»

Là où les nations capitalistes occidentales font entendre la roborative musique des canons, le poète fait chanter une lyre qui est l’autre nom de son sexe; là où les missionnaires viennent répandre les lénifiantes leçons de la dignité bourgeoise, les opprimés répondent par l’outrance et font feu de leur verge; là où le discours bourgeois sur les droits de l’Homme n’est que le cache-sexe de l’oppression, le sexe réel le déborde de toutes parts et en montre la criminelle duplicité. A l’horreur que les colons ne parviennent plus à dissimuler répond l’affirmation des corps nus et libres des colonisés; contre le mensonge de la propagande la vérité des corps, contre la pauvreté linguistique des circulaires ministérielles, la langue déchirée et luxuriante de la poésie surréaliste portée à son plus haut degré d’ébullition – qui est aussi son plus haut degré d’accomplissement.

Du Sonnet du trou du cul de Verlaine au Soleil cou coupé de Césaire, il y a la distance d’un océan, d’une couleur de peau, d’une blessure, d’une oppression, d’un système inique et d’un sexe en érection. Les vrais poètes ne contournent pas les trous du cul. Ils s’y enfoncent. Ils y prospèrent. Ils s’y affirment. Ils s’y libèrent.

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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