La responsabilité des juges au cœur de deux romans

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écrit par Sébastien Lapaire · 21 avril 2024 · 0 commentaire

Enfermer ou non un prévenu relève parfois d’un choix cornélien. Réflexion sur la liberté et la sécurité, à l’aune de deux romans contemporains.

Dans un Etat de droit, la liberté est la règle, pas l’exception. Cependant, il est parfois nécessaire de restreindre celle d’un individu pour protéger celle des autres. Ajoutons à cette nécessité un enjeu de sécurité publique et la question ne se pose même plus : il faut protéger le plus grand nombre. La réalité est néanmoins plus complexe.

Karine Tuil, La décision

Karine Tuil s’est attelée à le montrer dans son roman La décision. Son personnage principal, Alma, exerce la profession de juge d’instruction antiterroriste. Son quotidien consiste en l’évaluation de la dangerosité d’hommes et de femmes soupçonnés d’affiliation à des groupes terroristes. Ce subtil examen doit lui permettre de décider de les laisser en liberté ou de les placer en détention préventive.

Rendre une décision juste est l’obsession de tout juge. Cette tâche n’est pas aisée: la loi a beau énoncer des conditions, une large marge d’appréciation est laissée au juge. La décision lui revient. Il doit se forger une intime conviction, qui suppose un questionnement intérieur et parfois un déchirement. Il a la lourde tâche de rechercher la vérité, qui ne se base finalement que sur un faisceau d’indices. La vérité n’apparaît jamais comme une évidence absolue.

François Sureau, Le chemin des morts

Ce dilemme, François Sureau l’aborde également dans Le chemin des morts. Un jeune juriste français doit décider s’il convient d’accorder l’asile politique à un militant basque dans les années 1980. L’Espagne n’est plus franquiste, l’homme qui se présente devant lui ne court a priori plus le risque d’être assassiné à son retour au pays. La demande de rester sur le sol français est refusée. La conséquence de cette sentence se révèlera dramatique et renverra ce jeune juriste à sa responsabilité.

Dans le cas d’Alma, placer un individu en détention, alors qu’il n’est, à ce stade de la procédure judiciaire, que soupçonné d’affiliation à des groupes terroristes, présente une difficulté: la privation de sa liberté ne se base que sur un risque, une éventualité. Les effets de l’incarcération d’une personne ne sont pas non plus à négliger, dans la mesure où on la sort du système.

La difficulté à trancher de tels cas, où des vies sont en jeu, est d’autant plus élevée que la tolérance de nos sociétés aux risques semble s’amenuiser. Le besoin de protection, qui dépend fortement du contexte géopolitique et de la confiance des citoyens envers leurs politiques, s’accroît. Pour le juge, se mouvoir dans cette configuration tout en gardant son indépendance par rapport à l’opinion publique est un véritable jeu d’équilibriste.

Les romans de Karine Tuil et de François Sureau illustrent le poids de cette responsabilité particulière qui pèse sur les magistrats. Ceux-ci ont entre leurs mains des destins individuels et des destins collectifs. Le lien étroit qui les unit ne devrait toutefois pas nous faire oublier que la sécurité est au service de la liberté et non d’elle-même.

Ecrire à l’auteure: chelsea.rolle@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier SÉCURITÉ, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°105).

Karine Tuil
La Décision
Gallimard
Janvier 2022
295 pages

Le Chemin des morts

François Sureau
Le Chemin des morts
Gallimard
2013
60 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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