«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 9/10)
Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.
Ces dernières semaines de travail pour Santa passèrent très rapidement. Trop rapidement, comme si l’échéance de son prochain départ voulait tout accélérer. Quant à Aimé, il avait retrouvé ses responsabilités de contremaître et de préposé à la sécurité dans l’entreprise. Il mettait une dernière main à un plan d’évacuation des ateliers en cas de sinistre, avec des consignes à appliquer selon les nouvelles dispositions légales récemment entrées en vigueur.
En accord avec la direction de l’hôtel, et avec Madame Elfriede B. en particulier, Santa organisa une petite soirée d’adieux, fixée au dernier vendredi soir de septembre. La Stübi fut retenue dans ce but. Quelques fidèles du restaurant reçurent une invitation: Monsieur Lätsch et Aimé, de même qu’Albert Durand, ainsi que Martha, bien sûr, et Sergio, le cuisinier, ainsi que Madame Amrhein, lingère et femme de chambre de l’établissement, sans omettre Barti, le futur prêtre.
Au soir et à l’heure convenus, ces personnes entrèrent dans la salle et prirent place autour de la table. Martha et Santa se tenaient à l’entrée pour accueillir invitées et invités:
– C’est Santa qui a disposé les couverts selon mes instructions, glissa Martha à l’oreille d’Aimé. C’est vraiment parfait et il faudra la féliciter.
La présence de Barti, grand et mince, portant le col romain sur son veston sombre, fit forte impression. Santa le présenta à Madame Elfriede, puis à son mari qui était déjà en conversation avec Aimé, le contremaître de la fabrique de compteurs. Cette usine est véritablement à l’autre extrémité de la ville, lui disait-il en plaisantant.
Sur la gauche se tenaient Jakob Lätsch et Albert Durand, ainsi que la lingère et Monsieur Sergio. Madame Elfriede pria alors les personnes présentes de s’asseoir et ouvrit les feux par quelques mots de bienvenue. Elle souligna à la fois le privilège historique d’entretenir de si bonnes relations avec l’Autriche en la personne de Martha (et de sa jeune sœur), cela presque cinq cent huitante années après la bataille de Sempach, mais aussi ce privilège de partager ici «en famille» ce repas d’adieux avec de jeunes et moins jeunes hôtes des Drei Könige.
On servit comme apéritif un Grüner Veltliner, vin blanc en provenance de la Basse-Autriche, et les convives trinquèrent à la santé de Santa et à son avenir. Le service sur assiette était assuré par deux employées surnuméraires, celles qui officiaient parfois durant la saison haute. Après l’avoir fait déguster au mari d’Elfriede, on servit ensuite un Saint-Magdalener, ce vin rouge réputé du Tyrol, tandis que les conversations des convives, toujours animées, reprenaient par vagues entre les différents plats. Après le dessert, composé d’une coupe «mascarpone framboise», puis les cafés, accompagnés d’un Rigi Kirsch pour celles et ceux qui le souhaitaient, il y eut encore une distribution de cadeaux.
Monsieur B. remit à Santa une attestation de stage au nom de la Swiss Hotel Association et Madame Elfriede lui offrit une petite porcelaine provenant d’une boutique de l’Haldenstrasse tenue par son amie Aïda Mahler. Quant à Monsieur Lätsch, comme il fallait s’y attendre, il offrit à la jeune stagiaire un parapluie automatique pliant, de couleur rouge:
– Ainsi, lorsque vous l’ouvrirez à Vienne, comme ici à Lucerne, vous penserez toujours à moi!
Pour sa part, Aimé avait beaucoup réfléchi. Comment allait-il témoigner publiquement les sentiments qu’il éprouvait envers Santa, sans toutefois la mettre mal à l’aise vis-à-vis de son employeur en particulier? Il avait rédigé un petit poème, mais ce n’était pas une déclaration d’amour. Se levant, il sortit de sa poche un papier qu’il déplia, puis lut à haute et intelligible voix:
Chère Santa,
Quitter une ville, un paysage
c’est laisser, comme pour un voyage
un grand vide autour de soi.
C’est nous laisser ton sourire,
ta présence et ta voix,
ces instants de bonheur
vécus aux Trois Rois.
Il y eut quelques applaudissements spontanés, des remerciements de la part de la jeune étudiante, visiblement émue par tant de générosité manifestée à son égard, puis les invités voulurent voir de plus près la petite porcelaine peinte et le parapluie, tandis que les discussions reprenaient entre convives. Monsieur B. demanda à Aimé la permission de tirer une photocopie de ce qu’il venait de dire pour conserver ce document dans les archives de l’hôtel et il envoya aussitôt Madame Amrhein à la photocopieuse de la réception dans ce but. Il alluma ensuite un gros cigare. Discrètement, le personnel était en train de desservir. Une proposition, dont Martha était à l’origine, circula alors entre les convives. C’était celle d’aller «finir au Gütsch».
Il y a ainsi, dans toutes les fêtes, ou les rencontres de famille, un moment de basculement durant lequel l’ambiance semble s’effilocher. Madame Elfriede, qui approuva d’emblée la proposition de Martha, suggéra un vote à main levée, «comme dans une saine démocratie», précisa-t-elle en riant.
Finalement, peu de mains se levèrent spontanément, mis à part celles de Monsieur B. et de Monsieur Lätsch, tandis que Santa, qui n’avait pas à intervenir dans cette affaire, interrogeait du regard Aimé, assis à sa gauche, à côté de son ami Barti. Aimé leva alors sa main droite tandis que Barti, se penchant vers son ami, lui dit qu’il préférait ne pas finir cette soirée avec eux, vous laissant, ajouta-t-il à mi-voix, comme il l’avait dit à Butthisholz, les coudées franches. De même Albert Durand, vu son âge, souhaitait rentrer chez lui. Madame Amrhein et Sergio avaient du travail de rangement dans la Stübi, ainsi qu’à la cuisine, ce que Martha comprenait fort bien, regrettant même de ne pouvoir les aider ce soir-là.
Santa n’était encore jamais allée au Château Gütsch et se réjouissait d’y monter avec le funiculaire, ce célèbre Gütschbahn inauguré en même temps que l’hôtel-auberge en 1884 déjà. Or, Monsieur B. et sa femme, ainsi que Jakob Lätsch, tenaient à monter avec leur voiture personnelle pour effectuer ce petit trajet nocturne. Elles étaient parquées non loin de là. Ainsi, Martha et Santa prirent place à l’arrière du véhicule de leurs employeurs, tandis qu’Aimé était le passager de la voiture conduite par Jakob Lätsch. Par une petite route étroite, en lacets, entièrement dans la forêt, ils atteignirent en quelques minutes l’esplanade de cet étrange édifice d’un style assez bizarre, éclairé par de puissants projecteurs. C’était comme une sorte de gâteau de mariage, une Hochzeitstorte, cette pièce montée en sucre rose, telle que Santa l’avait entrevue un jour aux Drei Könige, entre le baroque et le romantique. Cet édifice rappelait aussi, toutes proportions réservées, Neuschwanstein, le célèbre château de Louis II de Bavière.
Il y avait là plusieurs terrasses ombragées avec des escaliers, à la manière d’un jardin persan, ce «paradis» que la mythologie judéo-chrétienne a repris à son compte. Un portier se tenait dans le tambour d’une double porte vitrée. Monsieur B., suivi de Madame Elfriede entra, puis Martha et sa sœur, ainsi que Monsieur Lätsch et finalement Aimé. La grande salle, dite «Salle des Chevaliers», était déserte, faiblement éclairée par quelques lampes latérales. Ils traversèrent une autre salle, toujours guidés par Monsieur B., pour atteindre enfin la galerie attenante au restaurant. De jour, cette pièce s’ouvrait sur la terrasse principale d’où la vue plongeante sur la ville était, paraît-il, exceptionnelle. Au terme de ce labyrinthe qui rappela à Santa une récente visite au Jardin des Glaciers et son «Palais des Glaces» mauresque, la petite cohorte se fraya un passage entre les tables où quelques hôtes étaient assis dans une pénombre enfumée. Il y avait même un pianiste avec de longs cheveux gris qui, sur un piano à queue disposé en face du bar, jouait un air de valse. Il inclinait la tête en avant, puis il se penchait en arrière en fermant les yeux, sans que l’on puisse deviner si c’était par concentration extrême ou par lassitude.
Santa, se retournant vers Aimé, lui signala en passant qu’il s’agissait des «Histoires de la forêt viennoise», une valse de Johann Strauss fils, et elle esquissa même un pas de danse. Parvenus vers le bar, ces hôtes d’un soir trouvèrent place autour d’une table et disparurent presque totalement dans de profonds fauteuils de cuir. Surgissant de l’ombre, un serveur vint aussitôt auprès de Monsieur B. pour le saluer avec une certaine déférence, puis proposa des consommations: café, thé, cocktail, ou whisky? Il revint finalement avec un plateau et six verres «Trumbler» droits, à fond épais, qui entouraient une bouteille de Whisky japonais Suntory Toki qu’il présenta à Monsieur B., puis il servit chacune et chacun. Santa, un peu rêveuse, pianotait distraitement sur le bord de la table l’air que jouait le pianiste. Elle éleva son verre lorsque Monsieur Lätsch déclara, en bon allemand, tout en s’adressant à Santa, puis à Aimé, que l’on pouvait trinquer encore une fois pour fêter cette fin de stage:
– Wir können auf Ihrem Erfolg anstossen !
Santa bu une gorgée, puis reposa son verre en faisant une légère grimace. Aimé fit de même. Madame Elfriede, ainsi que Martha, tentèrent d’expliquer à Aimé pourquoi ce château était connu loin à la ronde. C’était en raison des célébrités qui y avaient séjourné. Ainsi le cinéaste Alfred Joseph Hitchcok, ou le pilote et astronaute John Glenn par exemple. Or, ces détails n’intéressaient guère Aimé, ni Santa, mais ils écoutèrent sagement, tandis que Jakob Lätsch et Monsieur B. étaient allés s’accouder au bar comme de vieux amis.
Ces discussions furent bientôt interrompues par l’arrivée d’un homme élégant, dans la quarantaine. Il se prénommait Harry et accomplissait sa deuxième année comme maître d’hôtel au Château Gütsch. C’était en réalité l’ami de Martha et il était heureux de faire connaissance avec Santa avant qu’elle ne regagne son Autriche natale. Martha lui présenta Aimé, contremaître dans une usine de Lucerne et fidèle client aux Drei Könige:
– Ah! dit-il en serrant la main d’Aimé, vous faites partie de ce genre de clientèle qui ne fréquente que trop rarement notre établissement. Alors, oui, doublement dit, bienvenue à vous!
Il s’assit ensuite à côté de Martha et, se tournant vers Santa, lui demanda ses impressions au terme de ce stage dans l’hôtellerie, un domaine vraiment fort éloigné de celui de l’Histoire et des Beaux-Arts. Santa lui répondit d’une manière assez conventionnelle, du fait de la présence de Madame Elfriede à ses côtés. Ce stage lui avait effectivement beaucoup appris et elle portait désormais un autre regard sur ces «métiers de l’ombre». Pour elle, c’était maintenant une sorte d’après-été qu’elle vivait, à la manière d’un héros d’un roman monumental d’Adalbert Stifter qui portait ce même titre: «Der Nachsommer».
– Mais pourquoi, ici, ces rapprochements littéraires? lui demanda encore Harry.
Santa regarda alors Aimé, demeura un instant silencieux, puis répondit à Harry qu’elle avait fait la connaissance d’un jeune homme semblable à celui du roman de Stifter. Il réunissait aussi bien l’art et la science que les activités manuelles et terriennes… et il était là précisément, à côté d’elle… Posant sa main sur celle d’Aimé, elle déclara qu’elle n’avait dès lors rien à ajouter.
A son tour, Martha sourit en regardant sa sœur, puis à nouveau Harry. Visiblement heureuse d’être auprès de son ami, elle n’avait, de même, aucune autre explication à donner. Madame Elfriede, ayant observé sans en avoir l’air le geste de Santa, réalisait combien la jeune stagiaire, ces dernières semaines, s’était éprise de ce Monsieur Delessert.
Or, la fin de la soirée s’avançait. Santa, se tournant vers sa sœur, lui dit combien elle avait éprouvé une folle envie de marcher dans la forêt dès leur arrivée nocturne au Gütsch. Il fallait désormais ne pas s’inquiéter pour son retour aux Drei Könige. Peut-être descendraient-ils à pied par le sentier qui longeait la ligne du funiculaire? Sa main, toujours posée sur celle d’Aimé se referma et Martha approuva:
– Mais, surtout, faites attention et ne prenez pas froid! Nous ne sommes plus en été.
Ils se levèrent d’un commun accord et Aimé aida Santa à remettre son ciré, puis ils sortirent discrètement par la porte de la terrasse qui était encore praticable, cela sans prendre congé des autres membres de leur petit groupe. Ces derniers s’étaient entretemps regroupés au bar, bientôt rejoints par le pianiste qui avait terminé sa prestation nocturne.
Après quelques instants d’obscurité totale, les contours des lieux se précisèrent pour les amoureux. Il y avait plusieurs chemins forestiers qui se perdaient dans la nuit, non loin de grands réservoirs. C’étaient les réservoirs d’eau de la ville et leur bruit rassurant, mêlé à celui du hululement d’une chouette, semblait agrandir encore le silence. Santa aurait bien voulu courir, puis se cacher derrière un tronc d’arbre, comme le font les enfants, mais ses fines chaussures ne le lui permettaient pas. Tenant toujours Aimé par la main, ils s’engagèrent sur le sentier qui longeait la ligne du funiculaire et rejoignait la station inférieure. L’air devint plus doux et quelques gouttes éparses de pluie tombèrent sur le ciré de Santa. Elle releva alors son capuchon, tandis qu’Aimé, en tenue de ville lui aussi, n’avait absolument rien pour se protéger, ni même le parapluie neuf que son amie venait de recevoir: elle l’avait laissé au Stübi, posé sur un petit meuble.
Parvenus sous les premières lumières de la Gibraltarstrasse, ils pensèrent s’abriter un instant sous le porche de la Sentikirche, mais il n’y avait hélas pas de porche, ni même d’avant-toit à cette église! Ce n’était qu’une façade entre deux autres maisons contiguës, des annexes d’une très ancienne léproserie, contrairement à l’arrière, qui était bel et bien celui d’une véritable église, avec son chœur et ses petites fenêtres. De plus, la porte d’entrée était fermée. Il n’y avait dès lors pas d’autre solution, en pressant le pas sous les rafales de pluie, que de regagner les Drei Könige, à environ trois cent cinquante mètres de là.
Parvenue à l’entrée de la réception de l’hôtel, Santa composa rapidement un code chiffré et la porte s’ouvrit sans aucun bruit, puis le hall s’éclaira. Rejetant son ciré en arrière, Santa s’ébroua comme un jeune animal. Aimé, plus encore trempé qu’elle, voulut alors l’embrasser une dernière fois avant de prendre congé, mais elle retint son geste:
– Tu ne vas pas rentrer dans cet état jusqu’à ton studio! Cette nuit d’adieux, il faut la vivre jusqu’au bout.
– Mais, protesta Aimé, que fais-tu de cette interdiction de recevoir quiconque dans ta chambre?
Santa regarda une nouvelle fois son ami et déclara, d’une manière un peu énigmatique et à la fois impérative:
– L’amour est à la fois révélation et transgression. Viens!
Ils disparurent dans l’ascenseur et tout redevint silencieux.
La chambre de Santa, au quatrième étage, était accueillante, moins étroite que ce qu’Aimé avait imaginé. Il y avait vers la fenêtre un grand lit avec un entourage qui tenait lieu de bibliothèque, une petite table et une chaise paillée à haut dossier sur laquelle Santa pria Aimé de s’asseoir et de se mettre à son aise pendant qu’elle se préparait. A l’entrée, à droite, un WC et une cabine de douche séparée faisaient face à une penderie ouverte où ils déposèrent leurs habits mouillés et leurs chaussures. Puis, vêtue seulement d’un slip à petites fleurs, Santa disparut et l’on entendit bientôt l’eau qui frappait la cloison de vinyle de la douche. Elle en ressortit dans un effluve de lavande et se dirigea rapidement vers le lit, car elle était nue. Aimé s’était plongé distraitement dans ce livre en langue allemande d’Adalbert Stifter, celui qu’elle avait brièvement évoqué avec Harry. Il portait comme sous-titre: Eine Erzählung. C’était effectivement l’autobiographie d’un grand contemplatif et, par hasard, il était tombé, vers la fin, sur cette description:
«Das Gewitter war in der Nacht ausgebrochen, hatte einen Teil derselben mit Donnern und einen Teil mit blossem Regen erfüllt, und machte dann einem sehr schönen und heiteren Morgen Platz.»
En réalité, c’était pour se donner une contenance qu’Aimé avait ainsi essayé de lire, car son esprit et ses sens étaient complètement ailleurs.
Santa s’étendit sur le dos, se couvrit et indiqua à Aimé qu’il pouvait maintenant se doucher à son tour, et même sécher ses cheveux à l’aide d’un petit foehn qui était sur le lavabo:
– Pour t’essuyer, il y a un grand Badetuch de réserve, plié à côté de la table.
«Révélation et transgression»? Cette expression de Santa, comme une imminence inéluctable et à la fois un appel pressant, dansait dans sa tête lorsqu’il vint la rejoindre et s’étendit doucement auprès d’elle.
Laisser un commentaire