Florian Eglin, le dandysme comme art de raffiner la violence

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 mars 2025 · 0 commentaire

S’il se distingue par sa canne et ses costumes bien taillés, le dandy est aussi et avant tout un homme qui s’attache à la beauté intellectuelle. Et dans un monde conformiste, il se joue des normes avec orgueil et se rêve comme «le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences», selon les mots de Baudelaire. Ainsi, le dandysme littéraire serait une insurrection de l’élégance contre le trivial. Et à ce petit jeu de défi émerge une figure en Suisse romande: Florian Eglin. Rencontre avec un esthète littéraire plein de punch.

Le Regard Libre: Solal Aronowicz est la figure typique du dandy moderne et il oscille constamment entre raffinement et violence. Quelle place donnez-vous à cette tension entre élégance et brutalité?

Florian Eglin: En réalité, en tout cas dans celle de mon écriture, la violence de Solal Aronowicz est purement, entièrement et uniquement, raffinement. La violence est le raffinement. Le raffinement est la violence. Ce «dandy moderne», mais aux goûts parfois fermement orientés vers le passé, que ce soit le Moyen Age ou l’Antiquité, ne se réalise que dans l’exercice joyeux et appliqué de la violence. Une violence qui se veut esthétisée, et par la nature des actes commis par Solal, et par le style d’écriture employé. En fait, je pense que cette tension est peut-être le seul moteur à l’œuvre dans les aventures foutraques de ce crétin fabuleux (au sens de ce qui tient de la fable) et si genevois. En effet, à part dans le troisième volume peut-être, Solal reste fidèle à ce qu’il est. Il n’évolue pas, n’atteint pas vraiment d’objectif ou d’accomplissement, si ce n’est celui de parvenir à contempler, certes avec une relative élégance, sa vie entière se déliter et ses compagnons les plus chers se faire massacrer.

Solal pourrait-il donc évoluer en perdant cette violence intrinsèque?

Je pense que si j’avais continué à écrire d’autres volumes de Solal, si j’en écrivais un autre, quand j’en écrirai un autre, certains aspects prendraient, et donc prendront le pas. La dimension merveilleuse, au sens fantastique, mystique, dark fantasy, gothique, tout ce fatras en lien avec la culture populaire, la magie même, tout cela me fascine et serait bien plus développé. Je ferais de Solal une sorte de shaman-sorcier-dandy-démiurge qui aurait le pouvoir d’arpenter le multivers de manière plus explicite. Mais l’élégance et la brutalité feront à jamais partie de l’ADN de Solal.

Alors que la littérature est souvent l’espace de la retenue et des non-dits, vous privilégiez l’écriture des excès. Considérez-vous le style comme une forme de révolte?

Je ne sais pas si j’emploierais un terme aussi fort que celui de révolte. D’abord, l’écriture de Solal, ce style alambiqué qui perd certains lecteurs dès les premières lignes, avec les titres de chapitres, les notes en bas de page, ce n’est pas quelque chose de planifié. Je ne me suis pas dit: «Allez, donnons un bon coup de pied dans la fourmilière.» C’est venu comme ça, directement. C’est pour mes romans suivants, en particulier Représailles, que j’ai beaucoup réfléchi et travaillé pour mettre en place un style radicalement différent, très épuré et, justement, plein de retenue et, je l’espère, de tension sous-jacente. Le style Solal, c’est vraiment mon élan naturel en écriture et, avec le recul, il est vrai que j’y vois un pied de nez, bon, soyons honnête, un bras d’honneur, à tous ces bouquins si plats, si ineptes, si inoffensifs qui récoltent de si grands succès auprès des lecteurs (mon aigreur à cet égard est trop manifeste pour que j’ose tenter de la mettre sous le boisseau, je donnerais un œil pour être un auteur japonais qui vend des bouquins par milliers en écrivant sur le café, les chats ou les dorayaki).

Le dandy littéraire, bien que se plaçant contre la morale et les modes, reste profondément attaché à son époque et son goût. Vous, que retirez-vous du monde actuel?

C’est une question difficile. D’un côté, étant donné mon métier (je suis enseignant au cycle et au collège), je demeure très en lien avec une certaine réalité du monde, à l’état vif, si je puis dire. D’un autre côté, je m’intéresse peu, voire pas à ce qu’on appelle l’actualité et tout ce que je sais de l’évolution des temps, je le tiens, en gros, du compte Instagram de Quentin Mouron. Pourquoi se tenir informé? Pour entretenir des conversations d’ascenseur? Je prends les escaliers. Donc, pour tenter de vous répondre, je préfère passer par le dandy dont vous parlez au début de votre question. Toute proportion gardée, l’époque à laquelle j’ai écrit Solal (en termes d’évolution personnelle) s’éloigne de moi. La rédaction de ces livres remonte à plus de dix ans. J’étais alors, tout comme Solal, mais avec des moyens financiers nettement plus limités, fumeur averti de havanes et autres tronçons de tabac venus d’Amérique latine, buveur de whiskies écossais et aficionado de grolles superbes et dignes de ce nom, qu’elles soient anglaises ou italiennes. Sans me lancer sur de la grande mesure, ni même de la demi, ou le port du costume, j’ai donc eu cet élan pour le dandysme, je ne jurais que par Savile Row et Santoni et j’ai empilé pas mal de livres sur le sujet dans ma bibliothèque. Ce qui est fascinant dans ce soin maniaque que l’on peut chercher à porter à sa tenue et à son attitude, c’est son côté paradoxal. C’est à la fois un carcan d’une immense rigueur, rien n’est laissé au hasard, surtout pas ce qui peut sembler décalé, mais c’est aussi beaucoup de liberté, une forme d’affranchissement. Georges Brummel, que l’on considère comme le premier dandy, avait le courage d’afficher une mise d’une grande austérité qui tranchait avec la mode masculine de l’époque et qui devait sans doute choquer les messieurs à poudre et perruques. De même, de nos jours, avoir une certaine allure alors qu’il est devenu normal de sortir, voire d’aller au travail en survêtement, c’est faire preuve de panache.

Du panache pour s’extraire des foules?

Pour ma part, je trouve que notre monde actuel n’est pas d’une grande beauté et il ne m’inspire pas. J’ai l’impression qu’il y a de moins en moins de coupure entre l’extérieur et l’intérieur. Tout nous incite à demeurer calfeutrés dans cet intérieur qu’on se construit comme une nasse et un refuge tout en le jetant à la vue de tous avec une apparence débridée ou sur les réseaux. Autrui n’existe plus vraiment, il n’y a que soi qui compte. Et l’intime est public, le public est intime. Quelque part, je ne sais même pas si je le déplore vraiment. En général, je suis mieux dans mon salon en train de lire Le Conte du Graal en buvant un café qu’en ville. Contrairement à d’autres auteurs, ma plume ne se prête pas à la critique ou au commentaire. Tout compte fait, je reste un adolescent féru de mythologie, de figures de la littérature et du cinéma comme James Bond, Conan le Barbare, Sherlock Holmes, Arsène Lupin, le capitaine Nemo ou Harry Potter. Jacques Chirac est mon président français préféré et ce que je retire du monde actuel, c’est que je devrais écrire un nouveau Solal. Il mettrait tout cela joyeusement et violemment en branle, mais en costume Prince de Galles sur mesure et chaussé de cette magnifique paire d’Anthony Delos léguée par ami décédé quelque temps auparavant.

Quentin Perissinotto est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier «Faire resurgir la beauté», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°114).

Florian Eglin, créateur de Solal Aronowicz

Florian Eglin est l’auteur de huit ouvrages, dont la trilogie autour de Solal Aronowicz, personnage de dandy misanthrope passant sa vie à guerroyer les convenances. Colauréat du Prix du Salon du livre de Genève en 2016, il est le détenteur de la Plume d’or de la Société genevoise des écrivains de 2018. Le Genevois a dernièrement commis quatre récits sous pseudonyme dans la collection «DAMNED» aux Nouvelles Editions Humus. Deux de ces récits sont sortis en 2024 et deux autres sont prévus courant 2025. Q. P.


Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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