Figures de l’oisiveté chez Marcel Proust

4 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 18 mars 2024 · 0 commentaire

Dans A la recherche du temps perdu, Proust parle beaucoup de la musardise des membres de la haute noblesse française auxquels il fut lié. Il nous rappelle par la même occasion que c’est sa vocation d’écrivain qui l’a empêché de devenir un véritable homme du monde.

Marcel Proust fut longtemps considéré par la société qu’il fréquentait comme un esthète doté d’une culture et d’un esprit remarquables, mais incapable de produire une œuvre littéraire de grande envergure. Le duc de Gramont, dont il fut très proche, affirmait ainsi en 1962 que lorsqu’il faisait l’éloge des admirables qualités intellectuelles de son ami, on lui répondait souvent: «Ah, oui! Proust, de l’hôtel Ritz!». Cette réputation de mondain brillant et oisif accompagna le romancier jusqu’à la publication de Du côté de chez Swann en 1913. En effet, s’il avait résolu de mener une vie semblable à celle des aristocrates qu’il côtoyait, c’était pour en faire un portrait précis et éclairé dans ce qui devint progressivement A la recherche du temps perdu.

L’attrait d’un monde en train de disparaître

A la fin du Temps retrouvé, Marcel Proust reconnaît avec une certaine amertume que l’«on appelle Ancien Régime ce dont on n’a pu connaître que la fin». En observant le déclin progressif de l’aristocratie française, il semble déplorer la décrépitude d’un monde dont il admira l’éclat immémorial, mais dont il fustigea l’inertie coupable.

Le «bal de têtes», qui clôt le roman, est le dernier acte de cette tragédie dans laquelle le narrateur nous montre tout ce que l’aristocratie française fut et n’est plus. Mais il semble que pour l’auteur, la mort lente de la société qu’il fréquentait soit aussi ce qui fait sa poésie. D’ailleurs, certaines des plus belles pages de la Recherche sont consacrées à la frivolité insouciante d’une élite en train de disparaître. Avec lucidité, le romancier indique au lecteur que la cause principale du déclin de la haute noblesse n’est autre que son oisiveté.

Pourtant, bien qu’il décrive la vie d’hommes et de femmes qui n’ont jamais eu le souci du travail, il ne se prive pas de rappeler que leur existence est marquée par de nombreuses contraintes. Ainsi, à travers l’exemple de la marquise de Villeparisis, Proust évoque avec sagacité et drôlerie la difficulté de certaines figures du grand monde à tenir salon chaque semaine et à y faire venir un public de qualité. Or, si dans la Recherche, l’auteur fait étalage d’une connaissance si fine des usages de ceux qui vivaient dans cet univers, c’est qu’il essaya longtemps d’en imiter le mode de vie frivole et désœuvré.

«Les esprits délicats sont tous nés sublimes»

Ce qui délivre Marcel Proust de l’oisiveté dont il fit preuve en se liant à des gens du monde est sa vocation artistique. En rédigeant, tel le duc de Saint-Simon (dont Jacques de Lacretelle affirmait qu’il était l’héritier), une somme monumentale sur ceux qui constituaient à l’aube du XXe siècle la grande noblesse française, l’auteur de Sésame et les lys entend laisser un souvenir durable de ce qu’était le mode de vie de l’élite de son temps. C’est pourquoi il ose critiquer les aristocrates qui ne produisent aucun ouvrage artistique.

Dans les pages où il peint avec une certaine cruauté les mœurs du baron de Charlus, ce qu’il semble lui reprocher avec le plus de vivacité est son incapacité à réaliser une œuvre d’envergure malgré ses dons d’artiste. Comme de nombreux hommes d’esprit qui n’ont jamais osé se mettre au travail, il estime que le baron est resté toute sa vie «un célibataire de l’art».

Joseph Joubert, littérateur de grand talent mais qui ne publia rien de son vivant, parle avec une acuité remarquable de ces individus lorsqu’il écrit que «les esprits délicats sont tous nés sublimes», bien que des «organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes (aient) retenu leurs élans». C’est le portrait d’un Marcel Proust qui ne se serait jamais décidé à devenir écrivain et à réaliser le chef-d’œuvre que nous pouvons admirer aujourd’hui encore.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier «TRAVAIL», paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°104).

Marcel Proust
A la recherche du temps perdu
Quarto Gallimard
Février 1999
2400 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire