La fiction, vraie mythomanie ou fausse paranoïa?

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 mars 2025 · 0 commentaire

L’imagination est un terreau fertile duquel s’échappent les rameaux les plus divers. Sortis tous deux à la rentrée littéraire, les romans de Marie Mangez et de Benjamin Stock parlent du glissement de la fiction dans nos vies, avec des folies bien opposées.

Parus à un jour d’intervalle, les romans de Marie Mangez et de Benjamin Stock s’emparent d’un thème déterminant, bien que surexploité, en littérature: le pouvoir et les arcanes de la fiction. Tour à tour défiant le réel et s’en émancipant, ces deux livres posent la question fondamentale non pas du rôle de la fiction, mais de ce qu’elle charroie dans son sillage, ainsi qu’un filet de chalutier lancé en pleine mer, remuant les fonds et tractant tout sur son passage. Si ces textes veulent tous deux explorer la frontière entre le réel et la fiction, en questionnant la mission de l’invention, ils poursuivent toutefois des buts très distincts.

Belle plume ou beau parleur

Dans Les vérités parallèles, Marie Mangez brosse le portrait et la destinée d’Arnaud Daguerre, un modeste journaliste de média en ligne devenu grand reporter, reconnu par ses pairs et admiré par les stagiaires. Cependant, le prix Albert-Londres, il l’a décroché sous couvert de petits pipeautages et de gros bidonnages, plutôt qu’à force de travail acharné. Car Arnaud Daguerre est un maquilleur du réel: un coup de blush sur les faits, du mastic sur les informations, un bon gommage sur les déclarations, un filtre sur les observations et le tour est joué – voici un reportage comme neuf, le sensationnel en plus.

Toutefois, si ce personnage est un affabulateur patenté, il pêche par excès de timidité, non par prétention; Arnaud Daguerre voyage à chaque fois sur les lieux, il fait des repérages, mais il ne rencontre jamais les protagonistes de ses reportages. Au lieu de cela, il crochète un récit fait de bribes de conversation, de silhouettes entraperçues, de noms lointains et de détails sibyllins. S’enclenche alors la machination, d’extrapolation en mystification.

«Précepte 4: écrire ce que les gens ont envie de lire. Jouer sur l’insolite. Insérez des anecdotes inattendues, saupoudrez de nuances, ok. Les récits trop lisses, c’est chiant comme la pluie.»

Benjamin Stock se faufile lui aussi dans la brèche des fake news… du moins en apparence. Son héros, David Baumer, est un jeune startupper parisien en pleine tourmente existentielle. Dépassé par les nouvelles préoccupations de l’époque, avachi dans sa propre ataraxie intellectuelle, incapable de grandes aspirations, il voit sa vie reluire d’un éclat inespéré lorsqu’il découvre une communauté clandestine: celle des lecteurs de Marc Levy.

Intimement persuadés que l’œuvre de l’auteur français est plus profonde qu’elle n’y paraît, mais surtout qu’elle permet une autre connaissance du monde, d’autres façons de penser l’humain, voire une lecture plus vaste des origines, mais qu’elle est aussi une attaque à peine masquée du capitalisme ambiant, ces levysiens se réunissent en petits groupes confidentiels pour déclamer des passages du romancier et s’imprégner de croyances partagées.

Dans un élan proche du fanatisme,
David Baumer va compulser frénétiquement tous les livres de Marc Levy à la recherche de liens secrets et des messages codés que l’écrivain aurait volontairement disséminés pour ses fidèles adeptes. Et de ce réseau de correspondances fabriquées émergera ce qu’il verra comme un manifeste pour une révolution mondiale contre le «système». Sa quête de sens se métamorphosant soudainement en quête de vérité et de liberté. Pour lui et pour l’humanité.

Faire résonner les dissonances et croire au romanesque

On peut donc le voir, le traitement de la fiction diffère grandement entre Marc, récent prix de Flore, et Les vérités parallèles. Dans le roman de Marie Mangez, le lecteur est invité à adopter une posture de réflexion critique face aux histoires et aux vérités qu’elles véhiculent, alors que, dans celui de Benjamin Stock, il est plongé dans un univers plus personnel et subjectif, où il est poussé à ressentir davantage qu’à analyser.

Mais plus que l’approche textuelle de la fiction, ce qui nous intéresse ici est l’appropriation de cette dernière par les protagonistes. Que ce soit dans Marc ou dans Les vérités parallèles, ils s’en saisissent comme d’un bâton de pèlerin sur le chemin de leurs espoirs et de leur quête de soi, de telle sorte que la recherche de vérité devient une affaire intime et occulte toute dimension universelle.

Si s’opposent dans ces deux textes la désinformation à la conspiration, la mythomanie au complotisme, il subsiste un point névralgique où convergent toutes leurs utopies romanesques: la construction d’un monde plus approprié à la sensibilité et à l’épanouissement, mais qui à défaut de s’étendre toujours plus, finit par se replier sur lui-même et enfermer le personnage en son cœur. Jusqu’à le faire chuter, et avec lui la fragilité de nos raisonnements, parfois plus proches de vaciller qu’on ne le pense.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°114).

Marie Mangez
Les vérités parallèles
Finitude
Août 2024
256 pages

Benjamin Stock
Marc
Rue Fromentin
Août 2024
448 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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