Eugène, conteur inénarrable

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écrit par Sébastien Lapaire · 16 juin 2023 · 0 commentaire

A la suite de la publication de son nouveau livre récemment primé, Lettre à mon dictateur, rendez-vous a été donné à l’écrivain suisse Eugène pour une conversation à son sujet, placée sous le signe de la mémoire et de l’humour. Rencontre avec un drôle de conteur.

Un froid matin de novembre dernier, sur la terrasse du Café de Grancy, à Lausanne. Nous souhaitons demander à Eugène, l’auteur de Lettre à mon dictateur (Slatkine, 2022), pourquoi cet endroit qu’il a choisi pour notre rendez-vous est «un lieu important pour l’histoire de [s]a famille», mais nous sommes happés par le serveur (qui nous dit qu’il faut aller commander au bar). Après avoir donc demandé trois cafés, trois croissants et trois verres d’eau, notre trinité (l’écrivain, la photographe et le journaliste) s’installe pour écouter l’anecdote.

«En 1974, mes parents sont arrivés à Lausanne en tant que touristes. Ils fuyaient la Roumanie de Nicolae Ceausescu. A l’époque, il était possible de venir en Suisse en tant que touriste et de demander ensuite l’asile politique. Aujourd’hui, c’est exclu. Cette année-là donc, mes parents ont débarqué à Lausanne en voiture. Ils se sont arrêtés à Grancy, justement. Ils connaissaient des amis roumains, vivant en Suisse, qu’ils devaient appeler une fois arrivés à destination. Or il se trouve qu’auparavant, à quelques mètres de l’endroit où nous nous trouvons, il y avait une cabine téléphonique. C’est de cette cabine que mes parents ont pris contact avec leurs amis. Cet événement a marqué pour eux le début des démarches pour s’établir en Suisse. Je tiens cette histoire de ma mère, qui me l’a racontée une fois quand nous passions par là. Je considère donc cette cabine comme importante dans mon existence, je la vois comme le point de départ à notre vie en Suisse.»

Histoire d’une dette

A ce stade, quelques précisions biographiques s’imposent: Eugène a quitté la Roumanie à l’âge de six ans avec son frère. Ses parents, qui avaient demandé l’asile en Suisse, ont obtenu un visa pour leurs enfants. Mais cette rupture avec le pays natal ne se fait pas dans la douceur. En témoigne une anecdote grapillée dans son bouquin Lettre à mon dictateur: lorsque le petit Eugène, accompagné de son frère, a dû passer le contrôle de sécurité pour monter dans l’avion qui l’emmènerait vers la Suisse, la policière roumaine lui a confisqué un petit soldat de plomb. Eugène a pleuré. Mais cela n’a pas suffi à attendrir la garde-frontière.

«Après dix-sept mois d’attente, tes fonctionnaires ont enfin délivré notre “visa de sortie définitive”. Mon frère et moi avons quitté ta République socialiste de Roumanie par un matin de novembre pluvieux. Juste avant d’embarquer dans l’avion, tes douaniers m’ont fouillé. Une femme à képi a déniché dans la poche droite de mon pantalon un petit soldat de plomb en plastique. Confisqué. Il n’y a pas de petit plaisir quand on est douanier. L’avion a décollé une heure plus tard. Je suis né six jours avant que l’homme ne marche sur la Lune, mais à l’âge de six ans j’ai atterri dans un monde plus étrange encore: la Suisse.» (Extrait de Lettre à mon dictateur)

Une quarantaine d’années plus tard, Eugène est désormais un écrivain consacré – au moment où a lieu cet entretien, nul ne le sait encore, mais l’auteur se verra attribuer l’un des Prix suisses de littérature, ainsi que le Prix des Libraires Payot. Professeur à l’Institut littéraire de Bienne, école au sein de laquelle il contribue à former la nouvelle génération d’auteurs, Eugène est également comédien et metteur en scène. Au début de cette seconde décennie du XXIe siècle, c’est à la Roumanie justement, et à Nicolae Ceausescu en particulier,  qu’Eugène revient avec cette Lettre à mon dictateur. Un ouvrage dans lequel Eugène solde une «dette» qu’il a envers ce dictateur, en lui écrivant une lettre justement. Mais quel rapport entre l’autoproclamé «Génie des Carpates» et Eugène l’écrivain? Dans l’article de notre confrère du Temps, la mèche est vendue très rapidement: Eugène «doit [littéralement] sa vie» à Nicolae Ceausescu. Expliquons. Eugène est né en 1969. Trois ans plus tôt, Ceausescu, qui souhaitait mener une politique nataliste, a édicté un décret interdisant l’avortement. Or, lorsque la mère d’Eugène, qui vivait difficilement avec son mari et son fils âgé d’un an, a appris qu’elle était enceinte d’un nouvel enfant, elle a reçu la nouvelle «comme une catastrophe». Elle souhaitait avorter. Mais le décret de Ceausescu l’en a empêché…

«Tu es entré dans l’appartement de mon enfance, à Lausanne. Tu t’es installé dans le fauteuil vide de mon père. Tu m’as dévisagé. J’ai détesté le sentiment de supériorité qui envahissait ton regard. Tu le savais, n’est-ce pas, Nicolae? Dès le début. Je suis né grâce à toi. Grâce à ton décret. Et moi qui croyais que je ne te devais rien! La dette envers toi pesait sur mes épaules dès le premier jour.» (Extrait de Lettre à mon dictateur)

Tel un fantôme, Ceausescu planait sur la vie d’Eugène. Pendant tout ce temps. C’est la réception d’une lettre, celle d’une adolescente de Vevey, dans le cadre d’un projet organisé par le Théâtre Le Reflet, qui a poussé Eugène à s’atteler à ce nouveau récit. Une missive dans laquelle la jeune femme, dont la mère lui a appris qu’elle avait avorté de son précédent enfant, s’adressait à sa grande sœur ou grand frère décédé. «Quand j’ai reçu cette lettre, j’ai mis de côté les autres projets sur lesquels je travaillais et je me suis lancé», confie l’auteur.

On l’aura compris, Eugène n’aime guère Ceausescu. Plus tard, lors de notre échange, lorsqu’on l’interrogera sur l’origine de son inspiration, il nous répondra: «Pour les autres, je ne sais pas. En ce qui me concerne, je considère qu’on peut écrire contre quelque chose. A la base, cette Lettre à mon dictateur, c’est donc une énergie dirigée contre Ceausescu. Je mets des gags et de l’humour dans les situations, mais tout cela est contre lui. J’ai dû enlever des insultes dans le texte, car au bout d’un moment cela devenait difficile à lire… On avait bien compris, que je ne l’appréciais pas…»

La mémoire

Lorsque Eugène était petit, il bégayait souvent. Mais il adorait faire du théâtre: il avait remarqué que lorsqu’il jouait un rôle, il ne bégayait pas. Par la suite, le futur écrivain suivit l’option théâtre au Gymnase du Bugnon, à Lausanne. Puis, vers 16-17 ans, ce furent les cours d’improvisation auprès de Gérard Digglemann. Hier comme aujourd’hui, Eugène interprète ses propres textes sur les planches. Il aimerait d’ailleurs bien réaliser une adaptation théâtrale de Lettre à mon dictateur [ndlr: il en a fait une performance pour le festival Textures 1-5 mars 2023].

De son aveu, Eugène «écrit dès qu’il a un moment». Il garde ses idées en tête et parvient à écrire le soir ou le matin, chez lui, dans le train… Contrairement au cliché littéraire, Eugène est un écrivain qui ne parvient pas à écrire dans les cafés. Sacrilège? «Une fausse bonne idée», rigole-t-il. «Il y a trop de bruit et c’est trop intéressant. On peut observer les gens et voir comment ils se comportent. Il se passe des choses drôles, dans les cafés.» Il enchaîne avec une autre anecdote: «Une fois, j’étais dans un café. Un téléphone sonne. La personne à la table d’à côté décroche et dit “Ouais, ouais, je suis toujours dans le train, ouais, j’arrive”. Cela devient passionnant. Il parlait suffisamment fort en plus, donc on pouvait écouter. On se demande à qui il ment et tout ça… Il y a une histoire!» (Rires)

Les lieux d’écriture de l’auteur de La Vallée de la Jeunesse sont plutôt typiques : à son domicile, dans les transports. Mais l’écrivain nous avoue tout de même quelque chose d’original: «Pendant le Covid, comme tout était fermé, j’allais écrire à l’Eglise Saint-Paul de Lausanne pour m’isoler. C’est une église très peu fréquentée, je suis désolé pour ce lieu évidemment… Je faisais du coworking avec Jésus. Cela fonctionnait très bien.»

Eugène, à Lausanne, en novembre 2022 © Indra Crittin pour Le Regard Libre

L’un des thèmes centraux de l’œuvre d’Eugène est la mémoire. Dans ses œuvres, l’auteur évoque des souvenirs, tantôt d’enfance, tantôt de jeunesse. Il dialogue entre le présent et le passé. A l’instar de Grancy, les souvenirs d’Eugène affluent quand il se balade dans cette ville dans laquelle il vit et a passé sa jeunesse, Lausanne. «Quand je roule en bus ou à vélo dans les rues lausannoises, les souvenirs remontent. Il y a toujours des associations d’idées qui se font en voyageant ou en me baladant à travers la ville», explique-t-il en souriant.

A quels autres thèmes s’intéresse Eugène? «Il y a l’identité et la question des accents qui reviennent plusieurs fois», répond-il. Il est vrai qu’Eugène – qui à l’origine s’orthographiait «Eugen» – est habitué au questionnement identitaire. «Qui sommes-nous vraiment? Je crois que nous sommes un patchwork. Il est difficile d’être une seule chose. C’est pour cela que je parle des accents. Je n’ai pas vraiment l’accent vaudois. Quand je suis en France, on trouve que j’ai un accent bizarre. Pas suisse, mais un drôle d’accent… Au début des années 2000, mon épouse et moi-même avons déménagé à Bâle et y avons vécu pendant trois ans. C’est lorsque j’ai dû parler allemand que mon bégaiement est revenu. Celui-ci est lié, je pense, à l’insécurité. Le bégaiement a été une partie importante de mon identité – j’ai bégayé de 0 à 20 ans – et, tout à coup, lors de mon séjour à Bâle, il est revenu ! Je me suis dit que ce n’était pas possible ! Il est resté pendant environ six mois et, une fois que j’ai mieux maîtrisé l’allemand, ce trouble s’est calmé. Tout cela pour dire que les identités sont très fluctuantes. Ces sont des choses qui montent et qui descendent. Alors il y a beaucoup d’explorations à faire. Je parle de cela dans mes livres.»

Le mentor des futurs écrivains suisses

En tant que professeur et mentor à l’Institut littéraire de Bienne, Eugène enseigne l’écriture aux auteurs de demain et anime différents ateliers. «Ce travail est plus qu’intéressant. C’est une Rolls-Royce!», dit-il. La métaphore nous échappe un peu. On l’invite à développer du regard. «C’est le luxe que de me retrouver avec des étudiants qui ont envie d’écrire. Pas une fois je ne dois leur demander de ranger leurs téléphones.»

Nous lui demandons comment se déroule cet «enseignement de l’écriture», ce métier d’écrivain, à lui qui s’est formé en autodidacte – personne ne lui a appris «à écrire». «Vous leur apprenez des techniques…», tentons-nous. «Non!», répond notre interlocuteur. «Je leur apprends à lire leurs textes, à relire leurs textes. Je leur parle, par exemple, de ‘‘la promesse du texte’’: dès le début, ton texte annonce une promesse. Est-ce que tu tiens ta promesse ou est-ce que cela se perd en route? On parle de la structure des textes, de leur ton, etc. Je fais des retours au sujet de ceux-ci. La technique nous occupe aussi: le discours indirect libre, par exemple, en examinant par exemple l’effet que ce procédé produit. Ils le sentent après. Nous organisons des ateliers d’écritures sur les dialogues, etc. Mais à la fin des fins, c’est l’auteur du texte qui décide s’il prend mes suggestions ou non, car c’est lui qui écrit. La promesse du texte, c’est quelque chose d’important. Il faut se rendre compte de ce que l’on annonce.»

Mais quelles sont les passions d’Eugène? «J’ai Star Wars comme plaisir», me répond-il. Enthousiaste, il nous détaille sa passion en racontant une anecdote plusieurs fois servie : «Quand La Vallée de la Jeunesse a été mise sur pied au théâtre, le soir de la première, le metteur en scène, Christian Denisart, s’est pointé avec un cadeau gigantesque pour moi: il s’agissait de l’ultime maquette Star Wars de la bataille de Hoth.» Eugène s’arrête. «Si vous voyez ce que c’est, c’est bien. Sinon c’est pas grave», dit-il en riant. «C’est la planète où il y a de la glace, non?», répondons-nous. «Oui! La planète hot où il y a de la glace! C’est de l’humour!», susurre-t-il en se frappant la cuisse avec sa main. Il n’y a pas à dire, Eugène a toujours le mot pour rire.

Eugène, à Lausanne, en novembre 2022 © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Quand nous lui demandons ce qu’il a fait avec cette maquette géante de Star Wars, l’auteur nous répond qu’il l’a gardée, intacte, pendant plus d’une décennie, pour pouvoir l’offrir à son fils lors des fêtes de Pâques. Une manière pour Eugène de léguer au futur ses passions. Outre Star Wars, Eugène apprécie le fait de se balader dans les parcs et les jardins publics. «Quand je me rends à l’étranger, je visite forcément un des parcs de la ville, que cela soit le jardin botanique ou un autre parc. J’admets que ce n’est pas super sportif comme loisir, c’est plutôt contemplatif… A l’Institut littéraire, au printemps 2023, j’organiserai une semaine d’écriture sur l’écriture dans différents jardins. Par exemple, nous allons écrire dans un jardin à la française. Si l’on prend les thèmes du jardin à la française (symétrie, contrôle…) et qu’on se les donne comme contraintes, est-ce que cela change l’écriture? Nous ferons le même exercice avec un jardin à l’anglaise. Un type de jardin totalement différent. Dans les jardins à l’anglaise, il faut ménager des surprises. Il y a un jardin à l’anglaise, à Lausanne, dans le parc de Mon-Repos, avec deux ruines – l’une médiévale et l’autre romaine.» 

Interrogé sur son panthéon littéraire personnel, Eugène évoque sans peine les noms de Georges Perec et de Jorge Louis Borges. «Je suis resté super fan de Georges Perec, qui se donne des contraintes d’écriture. Je m’en donne aussi d’ailleurs, même si les siennes sont plus difficiles et contraignantes. Je suis aussi un grand admirateur de Borges.»

Nous réfléchissons. Et pendant que nous parlons, surgit dans mon esprit une association. Retour en Roumanie. A l’aéroport. Au petit soldat de plomb confisqué par la policière. «Comme vous travaillez beaucoup avec la mémoire, il me semble qu’il y a un souvenir connecté entre votre Lettre à mon dictateur et La Vallée de la Jeunesse. Quand vous quittez la Roumanie, à l’âge de six ans, l’une des dernières choses que l’on fait avant de vous mettre dans l’avion, c’est de vous voler ce petit soldat de plomb auquel vous étiez très attaché et vous pleurez. Et dans La Vallée de la Jeunesse, lorsque vous allez avec votre frère en ce lieu, vous trouvez un petit soldat américain en plomb… Vous retrouvez donc, en quelque sorte, un soldat perdu. A l’exception que l’un était, je pense, un soldat soviétique et l’autre un soldat américain…»

«Les deux sont liés. Je ne sais pas si je parle du fait que je perds un soldat et que j’en trouve un autre… C’est comme si je compensais une perte. Il y en a une autre qui a été compensée. Celle de l’abécédaire, à savoir le premier livre que l’on m’a donné, puis retiré [ndlr : dans La Vallée de la Jeunesse, Eugène consacre un chapitre à un abécédaire roumain auquel il était très attaché et qu’on lui a repris, lorsqu’il était jeune et qu’on a su qu’il allait quitter la Roumanie]. Environ trente ans plus tard, les Editions Autrement, en France, m’ont proposé de réaliser un abécédaire. Alors j’ai fait un abécédaire en français, intitulé Voyage en Abécédie (2001). C’était aussi une manière de compenser un manque par rapport à la Roumanie.»

«– Qu’est-ce que tu as trouvé là? demande papa. 
– Un soldat. Il est àààà moi. 
– Tu me le montres? 
Je le lui tends. Papa l’examine un moment, puis me déclare qu’il s’agit d’un soldat américain. Il paraît qu’ils ont battu les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.» (Extrait de La Vallée de la Jeunesse)

Vous venez de lire un portrait publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°97).

Ecrire à l’auteur : ivan.garcia@leregardlibre.com

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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