Chateaubriand, poète de la révolte

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 juillet 2025 · 0 commentaire

Chateaubriand ne séduit plus les jeunes. L’impact politique de ses écrits fut pourtant considérable au XIXe siècle, à tel point qu’il fut longtemps considéré comme l’un des phares d’une jeunesse révoltée. Son style, qui rebute aujourd’hui, n’y est pas pour rien.

«Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves», écrivait Chateaubriand au début de ses Mémoires d’outre-tombe. Ce gentilhomme breton, considéré comme l’un des pères du romantisme français, rêvait en effet de s’adresser aux jeunes générations lorsqu’il maniait la plume, malgré l’image de catholique réactionnaire et ultra-royaliste dont il pâtit dès qu’il manifesta son opposition aux excès de la Révolution française. Certes, son attachement à certains principes de l’ordre ancien, venu de l’éducation sévère qu’il reçut au cours de son enfance de hobereau malouin, ne correspondit jamais totalement aux nouveaux usages adoptés par les fils de la Révolution. Néanmoins, par sa prose enflammée, l’auteur de la Vie de Rancé parvint à devenir le héraut d’une jeunesse en quête d’absolu. Cela le conduisit par exemple à servir de modèle aux révolutionnaires de juillet 1830.

Or aujourd’hui, peu de jeunes connaissent l’œuvre de cet écrivain ayant exercé une influence déterminante sur certains grands événements du début du XIXe siècle, laquelle pourrait les inspirer. Le meilleur moyen de faire renouer l’époque avec l’éclat du style de Chateaubeauriand est peut-être de rappeler qu’au-delà de ses racines conservatrices, c’est le caractère profondément subversif de ses écrits politiques qui a fasciné plusieurs générations de littérateurs et d’hommes d’Etat en devenir.

Esthétique de la passion

Chateaubriand ne fût jamais devenu Chateaubriand sans le Génie du christianisme. Cette œuvre monumentale, parue en 1802, a permis à l’écrivain marginal qu’il était alors de s’imposer comme l’une des principales figures du paysage littéraire et politique de l’époque. Si la vocation du Génie était d’abord apologétique, son caractère politique transparaît dans chacune de ses pages. En effet, en contribuant à la résurgence du sentiment religieux en France après le fanatisme anti-catholique des années noires de la Terreur, Chateaubriand participe à l’effort de rechristianisation de la société française, dans le but de redonner vie au principe de légitimité monarchique mis à mal par les régimes qui se sont succédé à partir de 1792.

L’auteur des Martyrs mobilise ainsi un appareil stylistique destiné à convaincre le grand public des bienfaits du christianisme en inscrivant sa prose dans le registre de la passion. Ce dispositif narratif lui permet de parler à un lectorat qu’il juge peu sensible à une argumentation d’ordre purement rationnel: les femmes, les habitants des campagnes et surtout les jeunes. En effet, la valeur de son texte réside selon lui dans sa capacité à montrer que «la religion chrétienne est [une] passion» qui «élève le cœur de l’homme et qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus». Chateaubriand appelle ainsi la relève à rompre avec le «vague des passions». Cet état serait selon lui la conséquence de l’étouffement des désirs et de la sensibilité d’une jeunesse qui aurait lu trop d’ouvrages l’incitant à «être habile sans expérience» et à «être détrompé[e] sans avoir joui».

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Et le Génie du christianisme n’est pas le seul livre dans lequel l’écrivain voyageur semble appeler la jeunesse à s’insurger contre l’ordre établi. Dans des textes tels qu’Atala, René ou Les Aventures du dernier Abencerage, les personnages dont il s’attache à narrer l’action et à peindre les sentiments sont candides et passionnés. Ils permettent ainsi au grand écrivain breton d’illustrer concrètement les thèses développées dans le Génie. Même dans les Mémoires d’outre-tombe, que le critique Marc Fumaroli estimait être «l’un des livres les plus contemplatifs, les moins jeunes qui soient», Chateaubriand nous parle de son goût naturel pour la sédition, affirmant: «la Révolution m’aurait entraîné, si elle n’eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout d’une pique et je reculai». Comme un appel à ses jeunes lecteurs d’aujourd’hui à se rebeller contre ce qui les opportune, mais avec la retenue qui sied à cet exercice.

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°117).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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