Vincent Peillon: «L’école doit assumer sa fonction morale»

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 mars 2023 · 0 commentaire

L’école cristallise beaucoup de débats. Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale de 2012 à 2014 sous la présidence de François Hollande, détaille sa vision de cette institution importante de la République – vision qui a fait l’objet de vives critiques.

Agrégé de philosophie, cadre dirigeant du Parti socialiste français, admirateur lucide des grands républicains de la Troisième République imprégné de la tradition libérale française, Vincent Peillon connaît bien la philosophie et l’histoire. Son expérience du terrain, comme enseignant, lui permet d’allier théorie et pratique. Elle lui fait dire également que l’école française est trop peu connue, même de ses propres responsables politiques. Pour lui, elle a un rôle instructif, mais aussi politique, moral ou encore pratique.

Le Regard Libre: Le tableau actuel de l’école française n’est pas particulièrement réjouissant. La France est classée dernière en mathématiques parmi tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), un jeune sur cinq connaît de «grandes difficultés de lecture», les démissions de professeurs se multiplient et contraignent le ministère de l’Education nationale à recourir massivement aux enseignants contractuels… L’école française est-elle en crise?

Vincent Peillon: Le contexte plus général est celui d’une crise de toutes les autorités. L’école est le pivot du modèle à partir duquel la démocratie a été pensée, à partir des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est donc naturellement en crise, car notre société et notre démocratie sont en crise. Mais je nuancerais ce tableau trop noir à mon goût: il faut se rendre compte que sur cinquante ans, le nombre de gens éduqués a considérablement augmenté en France. On fait aujourd’hui presque naturellement cinq ans d’études supérieures. Il faut se réjouir de ces progrès d’accès à la connaissance, qui sont des progrès de civilisation.

Si davantage de personnes ont accès à l’école, cela n’empêche pas que la qualité des enseignements a peut-être baissé.

Les constats trop durs coïncident souvent avec une vision idyllique de l’école d’autrefois, qui ne formait que quelques dizaines de milliers d’élèves et qui était marquée par un fort absentéisme et de grandes inégalités. Pour tenir un discours sensé sur l’école, il faut se pencher sur l’histoire. Les décideurs colportent souvent de fausses idées et des préjugés sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Par exemple, l’idée que la dictée était vénérée dans l’école d’autrefois est fausse. En 1881, Jules Ferry lui-même disait que la dictée n’était absolument pas le cœur de la formation des jeunes élèves, ne leur apprenant pas à penser. Il en va de même avec l’uniforme : contrairement à ce que certains en ont dit, il n’y en a jamais eu dans les écoles de la République! Si l’on veut faire progresser l’école et avancer dans un projet d’éducation commun, il faut former les responsables politiques à connaître l’école et son histoire.

Le problème de l’école française se situe selon vous sur le plan des inégalités, si l’on en croit les chantiers que vous avez lancés lorsque vous étiez ministre de l’Education nationale.

En effet, son problème n’est pas son niveau – qui d’ailleurs est bon – mais l’inégalité entre favorisés et défavorisés. La démocratisation de l’école a fait évoluer les stratégies de différenciation. Dès lors que les distinctions sociales n’opèrent plus au niveau des études ou du nombre d’années d’études, une société va naturellement chercher d’autres formes de distinction. D’où la création des classes préparatoires dites «prépas», des grandes écoles, de l’école payante… Il faut bien comprendre que le projet de réforme des prépas que j’ai proposé lorsque j’étais ministre n’était le fruit d’aucune haine, mais d’un constat.

Lequel?

L’Etat, et c’est un problème, donne beaucoup plus de fonds publics aux enfants des catégories sociales privilégiées qu’à ceux des «zones d’éducation prioritaire» (ZEP). Par exemple, l’heure de «khôlle» (ndlr: interrogation régulière des étudiants de prépas pour s’entraîner aux concours) coûte trente fois plus à l’Etat que l’heure de soutien en ZEP. Cette inégalité des dotations entre les zones défavorisées et les beaux quartiers avait déjà été mise en avant par les anciens rapports de la Cour des comptes. Elle n’a cependant jamais été rectifiée, et ce pour une raison très simple : ce sont les gens des catégories supérieures qui ont la parole. D’ailleurs, le problème n’est pas ici partisan. Qu’elles soient de droite, de gauche ou d’ailleurs, les élites s’entendent pour faire perdurer ce système inégalitaire. C’est la raison pour laquelle ma réforme – qui était une réforme de justice – a été balayée.

Le manque de continuité dans la succession des ministres de l’Education nationale vous paraît-il nuire à la lisibilité du projet éducatif français?

Cette continuité est en effet primordiale. Mon prédécesseur avait commencé un travail sur le décrochage et le harcèlement, que nous avons continué et qui a obtenu de très bons résultats. Cela est notamment dû à la stabilité et à l’absence de bassesse politique dans cette situation. Certaines choses ne doivent pas être politisées! C’est dans cette logique-là que j’avais relayé le terme «d’école bienveillante», qui avait été raillé parce que mal compris. Je partais d’un fait: beaucoup d’enfants sont malheureux d’aller à l’école. Or, il faut trouver du plaisir à apprendre! Cette volonté d’une école bienveillante n’est pas un projet partisan, elle correspond à l’ADN même de l’école. Cette volonté doit permettre la continuité et la lisibilité de l’Education nationale. Au-delà de tous les clivages partisans, l’école doit mener à bien ses missions, en commençant par accorder sa confiance à l’enfant. Elle doit «l’élever», le faire grandir, et c’est là le sens du mot «élève».

L’élève a d’ailleurs été au centre des attentions quand, en septembre 2012, alors ministre, vous déclariez au Journal du dimanche (JDD): «Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix.» Les réactions ne se sont pas fait attendre.

Le discours selon lequel la famille est le maître de l’enfant est terrible. L’enfant n’appartient pas à ses parents; vous n’avez pas le droit de faire ce que vous voulez de vos enfants. L’idée que l’Etat a un droit de regard sur la façon dont les parents éduquent leurs enfants s’appelle le «progrès civilisationnel»! La question n’a jamais été d’interner les enfants en les arrachant à leurs familles, comme cela a pu être dit. Mes propos signifient que la mission de l’école revient à dire à l’enfant: «Tu es né dans une religion, tu as été bercé par des discours politiques. Mais à l’école, on va essayer de te faire comprendre qu’il y a d’autres façons de voir, d’autres opinions, d’autres religions, que tu dois apprendre à dialoguer avec elles, et qu’il faut que tu t’élèves au-dessus de tes déterminismes.» Les grands pédagogues appelaient cela le «décentrement».

Dans quelle mesure l’école peut-elle concilier l’instruction et l’éducation?

Tous les textes officiels de la République reprennent la formule de Condorcet, disant que «l’école, en instruisant, éduque à la liberté.» Pourquoi opposer instruction et éducation? Cette séparation artificielle relève de l’ignorance. En réalité, le débat entre instruction et éducation a un enracinement historique en France: le conflit entre l’Etat et l’Eglise. A la fin du XIXe siècle, l’Eglise proclame que l’école doit être neutre. Jules Ferry répond qu’il s’agit en effet de neutralité confessionnelle, mais pas de neutralité politique ou morale. Il existe des textes magnifiques des premiers républicains, qui s’insurgent contre ceux qui demandent à l’école de ne pas transmettre de valeurs. Ils répondent que c’est une aberration, car il est mieux d’être juste qu’injuste, égaux qu’inégaux. Affirmer que l’école «éduque» ne revient pas à aller contre les familles: cela signifie simplement que l’école assume une fonction morale. Cette conception est cohérente, car l’une des missions de l’école est de former les jeunes gens qui seront appelés à exercer leur citoyenneté.

La «morale laïque» qui a souvent été mise en avant, notamment pendant que vous étiez ministre, est justement censée préparer les jeunes à être de bons citoyens. Ce terme n’est pas toujours compris. Que signifie-t-il?

J’ai été très surpris de voir les réactions au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) sur la «morale laïque»: de nombreuses personnes se demandaient d’où venait ce terme. Or, il ne réfère à rien d’autre que ce dont ont toujours parlé les républicains: l’école n’est pas religieuse, mais elle ne doit pas non plus heurter les religions. Elle doit réunir ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. L’école doit enseigner «la morale de nos pères» – l’expression a été employée par Jules Ferry en 1881 et signifiait qu’il n’y a qu’une morale et qu’elle ne dépend pas de votre religion ou de votre classe sociale. La morale laïque se décline par ailleurs dans «l’enseignement moral et civique» (EMC) que j’ai mis en place en 2013. L’EMC transmet des valeurs, des principes, et relève d’un choix de société collectif: il faut toujours essayer de rassembler au maximum.

Au-delà de la préparation à la citoyenneté, l’école en fait-elle assez pour accompagner concrètement les élèves dans leur orientation professionnelle? Cela constitue en effet une de ses trois missions principales selon vous.

L’école ne fait pas du tout assez en ce sens, et cela est d’abord la faute d’une scission artificielle entre les professeurs et les conseillers d’orientation. L’école doit vous donner les moyens de savoir ce que vous voulez faire quand vous la quitterez. J’aurais voulu que le professeur soit aussi celui qui porte en lui l’orientation. Il est très dommage que l’orientation soit pensée, dans le système français, comme relevant des conseillers et pas du tout des professeurs.

C’est le cas aussi en Suisse… Que proposez-vous pour y remédier?

Il faudrait réfléchir à intégrer une ou deux heures d’orientation par semaine, données par les professeurs, pour accompagner les élèves quant à leur avenir. Cette question de l’orientation est primordiale, car elle lance l’élève dans des projets qui lui donnent un horizon – qui le «jettent en avant», selon l’étymologie du mot. Sans cela, et on le voit bien aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont désorientés. Cela se traduit ensuite socialement. En somme, il faudrait arriver à développer une culture professionnelle d’orientation à l’intérieur du métier de professeur. Un changement de fond est donc nécessaire, et celui-ci n’est pas condamné à se faire sur une très longue période. Il peut être réalisé efficacement s’il passe par la formation des enseignants, qui est un enjeu majeur dans le projet éducatif du pays.

Vous dénoncez une grande résistance à la réforme de l’éducation en France. Pouvez-vous nous la décrire?

La France reste très imprégnée par la culture catholique et l’idée du péché originel. L’enfant n’est pas digne de confiance et il doit ainsi être considéré comme un animal à dresser. Cette logique de dressage nous fait passer à côté des pédagogies modernes mises en place avec succès dans bon nombre de pays. Rousseau, en son temps, faisait déjà confiance à l’enfant. Or, encore aujourd’hui, la France reste marquée par un esprit très ancien, axé sur les devoirs, l’enfant seul à sa table, l’uniforme, etc. Cela produit une forte résistance au changement et une méfiance envers les nouvelles pédagogies. Même quand on essaie de réformer dans le sens d’une meilleure orientation de nos élèves, les réactions hostiles pleuvent. Des projets en ce sens m’ont valu parfois de la part de mes interlocuteurs d’extrême gauche, ou de certains syndicats, des remontrances du type: «Vous n’êtes pas là pour répondre à la demande des patrons!» Cela est absurde. Encore une fois, il est vain et nocif de politiser l’épanouissement de nos jeunes.

Transmission, citoyenneté, orientation: tels seraient donc les trois buts de l’école. Ce credo paraît à la fois simple à réaliser, et très lointain.

Oui, il est difficile à réaliser. Nous devons ouvrir les yeux sur les difficultés de notre système, qui fait très souvent l’objet de polémiques. En revanche, je crois qu’il ne faut pas avoir une vision trop négative de la société. Ce serait une illusion. Déjà parce que non, ce n’était pas mieux avant. Et parce que si l’on pense que tout est négatif, on ne peut prendre appui sur le positif.

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier ECOLE, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°94).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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