L’affaire Sarah Halimi révèle les fractures françaises

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 avril 2022 · 0 commentaire

Il y a exactement cinq ans, en avril 2017, débutait l’affaire Sarah Halimi, cette retraitée juive assassinée par son voisin de 27 ans, jugé totalement irresponsable. Aujourd’hui, la boucle est bouclée: close sur le plan judiciaire, l’histoire a été enterrée en janvier 2022 avec le rapport d’une commission parlementaire déchirée, mais confirmant l’absence de dysfonctionnements policiers et judiciaires. Nathanaël Majster, l’un des avocats consultés par la famille de Sarah Halimi, nous décrit les pistes possibles pour relancer cette affaire, qui reste une blessure et une insulte pour les Juifs, se reconnaissant ou non dans «la communauté».

Il faut voir Sarah dormir. Imaginer cette femme seule dans son appartement HLM parisien à Belleville, pour ceux qui connaissent ces rues métissées, où se manifeste désormais volontiers une variante bien peu sécularisée de l’islam: on peut parler d’islamisme, celui qui prévaut dans la mosquée salafiste du quartier. Sarah a 65 ans, elle est plongée dans son sommeil, ce 4 avril 2017, quand un gaillard de 27 ans entré à 4h30 du matin par le balcon la réveille, l’insulte, lui crache sa haine au nom d’Allah et au son de quelques sourates du Coran, la frappe jusqu’à la perte de connaissance puis va la défenestrer sous les yeux des voisins alertés par les cris et, curieusement, au nez et à la barbe des policiers arrivés peu avant 4h30 sur les lieux, mais attendant un feu vert de leur hiérarchie ou on ne sait quoi pour intervenir. L’assassin est un voisin irascible qui vit dans un milieu où fleurissent des croyances et pratiques comme la sorcellerie; elle est mal à l’aise en sa présence, sans savoir qu’elle deviendra un jour la proie sans défense de celui qui se croit marabouté par son beau-père et projette sa piteuse agressivité sur cette juive orthodoxe, cette voisine qui pourrait être sa mère.

C’est ainsi qu’il faut imaginer la fin douloureuse, terrifiante, à la fois solitaire et visible de loin, comme un remake tragique du film hitchcockien Fenêtre sur cour, de celle qui, jeune fille française et juive alors nommée Lucie Attal, meurt quasiment sous nos yeux puis disparaît des radars médiatiques en tant que Sarah Halimi, d’abord médecin puis directrice de crèche à la retraite. Pourquoi cette affaire pliée en décembre 2019 par la Cour d’appel de Paris, puis par la Cour de cassation, qui confirmera en avril 2021 l’irresponsabilité pénale de l’assassin, se refuse-t-elle à mourir et à se faire oublier? Ces deux instances ont admis le motif antisémite d’abord repoussé par la juge, espérant sans doute apaiser les esprits dans un pays où s’est installée une inquiétude légitime à la suite de meurtres commis ces dernières années sur des adultes et même des enfants identifiés comme juifs. Ainsi donc, l’antisémitisme a été reconnu et, néanmoins, tant de Juifs ont le mauvais goût de ne pas se résigner? Comment se fait-il que des milliers d’individus choqués et révoltés – se reconnaissant ou non dans la «communauté juive» – se manifestent encore régulièrement pour revendiquer haut et fort une suite à cette affaire, tel Le Groupe Pas Silencieux, particulièrement actif sur les réseaux sociaux et au-dehors?

Circulez, il n’y a rien à voir

Nous avons posé la question à Maître Nathanaël Majster, avocat consulté par la famille de la victime après avoir exploré ce dossier «à titre de curiosité, en enquêteur amateur alerté par une amie qui connaissait Sarah Halimi». Intrigué par les signes d’inquiétude dans «la communauté juive française», il a voulu savoir s’il s’agissait d’une «sur-réaction communautaire un peu paranoïaque, ou bien s’il y avait eu des problèmes dans l’intervention de la police ou le fonctionnement judiciaire». Dysfonctionnements à tous les niveaux, répond-il aujourd’hui sans hésiter, dénonçant le travail de la police, de la justice et de la psychiatrie médico-légale. On y reviendra, mais il faut d’abord signaler qu’une enquête parlementaire a rendu début janvier 2022 un rapport lisse, récusant précisément l’idée de dysfonctionnements… Hormis celui qu’elle a pointé dans ses propres rangs! En effet, le président de cette commission parlementaire, le député Meyer Habib (Union des démocrates et indépendants), ainsi que ses collègues bien isolés François Pupponi (PS puis MoDem) et Constance Le Grip (Les Républicains), ont estimé que la police avait menti pour couvrir sa non-intervention, que la juge Anne Ihuellou avait mal instruit (absence notamment de reconstitution) et que «si abolition du discernement il y a eu, elle ne pouvait être que partielle»; tous trois ont rendu, avec indignation et conviction, des conclusions dissidentes lors d’une conférence de presse en janvier 2022.

«Comme en 2017, au moment de cet assassinat, nous sommes à nouveau en pleine période électorale», commente Nathanaël Majster. Apparemment, les députés La République En Marche, pas plus que leurs collègues d’autres partis, ne se font pas ici les chantres du woke, préférant au contraire ne rien éveiller pour ne pas déranger la police, la justice et la société autour d’un drame qui n’a même pas convoqué le féminisme pour cette malheureuse femme d’un certain âge, dont il semble que le potentiel médiatique soit bien faible. Mais où sont donc passés ces étranges dysfonctionnements que l’on ne voit pas?

Un homme déterminé ou délirant?

Résumons avec les mots de Nathanaël Majster, qui constate que «l’ensemble du récit policier et judiciaire semble parfaitement cohérent pour, dès les premiers instants de l’enquête, considérer qu’on a affaire à un fou et pour organiser son exfiltration de la procédure pénale». Plusieurs éléments échappent alors à l’examen des faits: «L’entourage de l’assassin n’est jamais inquiété, personne ne questionne ce milieu culturel et cette idée quand même curieuse d’une possession par un esprit autour de laquelle la famille se divise. Est-ce le beau-père qui l’a ensorcelé? La famille hésite et en discute. Traoré, lui, a décidé d’en finir avec cette possession et de façon brutale s’il le faut. Désigne-t-il alors sa voisine du dessus comme responsable de son état? Sans aucun doute. Mais Daniel Zagury, le premier psychiatre consulté par la juge, ne questionne pas l’univers mental, culturel et religieux de l’assassin. Il préfère incriminer le cannabis et considérer que se sentir possédé, c’est être délirant, alors que c’est extrêmement banal dans le milieu culturel de Kobili Traoré.» Daniel Zagury reste cependant prudent et propose «une atténuation de la responsabilité», proposition modérée insatisfaisante pour la juge qui réclame une contre-expertise aboutissant au verdict d’irresponsabilité totale. Il n’y aura pas de procès pénal et Traoré reste pour un temps incertain en hôpital psychiatrique où, selon Nathanaël Majster, «il se porte assez bien, sort et voit ses amis».

L’homme de 27 ans, athlétique escaladeur de balcon, serait donc un pauvre fou «pris en pitié par la juge», un jeune déconnecté, saisi d’une bouffée délirante aiguë sans rapport aucun avec sa vie, son entourage, ses croyances. Et en même temps, la justice reconnaît une intention antisémite dans cet acte, mais le fait comme «un cadeau à la communauté juive, un dédommagement, et la Cour de cassation se moque du monde en jouant sur les deux tableaux, la folie et l’élément intentionnel qui relève de la raison», résume Nathanaël Majster.

L’avocat Nathanaël Majster, en février 2022 © DR

Des policiers un peu sourds

Désormais, que faire? La famille seule décidera, précise-t-il, mais il avance deux pistes: «Il y a d’abord la possibilité de porter plainte contre la police présente sur les lieux et inactive pendant plus d’une heure; ces policiers, couverts par leur hiérarchie, ont prétendu n’avoir pas entendu les hurlements de la victime et n’avoir pas pu entrer, alors même que la famille Diarra – Kobili Traoré  est passé par leur balcon pour pénétrer chez Sarah Halimi – affirme avoir jeté ses clés aux policiers. Ensuite, il serait possible et mérité de porter plainte contre Traoré lui-même pour les violences faites à Sarah Halimi avant de la tuer, un aspect absolument pas abordé par la justice. Non seulement on a couvert des erreurs policières, mais on a saboté une partie des faits, on n’a pas voulu entendre les témoins de ces violences: on peut donc parler d’un déni judiciaire sur la barbarie des actes dans ce dossier.» Il s’agit selon lui d’aller au-delà du déni qui a permis «grâce à la psychiatrie judiciaire» d’écarter toutes les responsabilités, celle de l’auteur comme celle de son entourage ou des policiers: «On a fait comme si l’irresponsabilité de Traoré valait irresponsabilité collective.»

Une occasion manquée pour un pays fracturé

Le plus inquiétant n’est-il pas l’absence de sensibilité d’une justice peu prompte à enquêter sur la dimension antisémite d’une telle affaire? Nathanaël Majster le dit avec ses mots précis: «Le rapport rendu par la commission parlementaire fait comme s’il y avait une voix juive insatisfaite et le reste de la communauté nationale qui soutiendrait sa justice en considérant que cette affaire a été traitée normalement. On essaie de faire passer les choses pour une passion communautaire qui prendrait le pas sur la justice, alors que c’est exactement le contraire: c’est la justice qui a été piétinée ici!» Il estime que cette affaire ne concerne pas seulement les Juifs, ni uniquement la famille de Sarah Halimi, mais comporte bel et bien un intérêt public et national «escamoté par ceux qui admettent du bout des lèvres son caractère antisémite, comme si on disait aux Juifs que c’est leur victime et que la France s’en fiche», conclut-il.

On peut penser que ce dossier est révélateur de nombreuses peurs françaises, d’une crainte en particulier de nourrir l’extrême-droite en révélant des modes de vie que l’on pourrait qualifier, avec Emmanuel Macron, de séparatistes. Bien sûr, on ne peut pas exclure que l’assassin, apparemment en crise permanente sur le mode d’une possession aliénante (et non comme un délire soudain accentué par le cannabis), ait pu être ce jour-là plus troublé que d’habitude au point de ne pas avoir la pleine maîtrise de lui-même. Reste qu’un parcours de vie chaotique et un contexte très lourd à gérer n’empêchent pas de conserver sa part de responsabilité dans une société qui, heureusement, n’écarte pas derrière des murs hospitaliers toutes les personnes qui dysfonctionnent. On peut dès lors espérer un peu de modération de part et d’autre et imaginer qu’un verdict plus équilibré (abolition partielle mais non totale du discernement) aurait permis de relativiser un peu les peurs françaises et de remettre les citoyens juifs au sein de la communauté nationale où ils aspirent à être, où ils sont et d’où certains tentent de les déloger au mépris du pacte républicain. Un procès aurait eu son utilité pour toutes les parties et même pour la société dans son ensemble.

Nadine Richon est écrivaine. Ancienne journaliste à L’Illustré, 24 heures et Le Temps, sociologue de formation, elle vit et travaille à Lausanne.

Vous venez de lire une tribune publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 84).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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