Le shibari: l’érotisme sur la corde raide
Shibari signifie «attacher», «lier» en japonais. Proche du BDSM, cette pratique est issue des techniques de torture des samouraïs. Aujourd’hui pratiqué dans des clubs un peu partout en Europe comme au Japon, le shibari a rejoint le domaine de la performance artistique, des sports dits de bien-être, tel le yoga, se détachant des pratiques sexuelles sadomasochistes. Alors, comment et pourquoi l’érotisme s’est-il glissé dans le shibari, pour finalement s’en extirper?
Le shibari, originellement, c’est un peu comme le pilori de chez nous. Au XVIe siècle, plutôt que contraindre sur un poteau celui qui avait fauté pour l’humilier sur la place publique, les Japonais, eux, ont développé tout un art d’attacher l’ennemi pour l’immobiliser. Les nœuds devaient être beaux, bien faits, et surtout conçus de telle manière à ce qu’ils ne blessent pas l’individu concerné. Le but étant de le torturer par l’immobilité totale et de l’humilier en le suspendant dans toutes sortes de positions.
De nos jours, à mi-chemin entre la performance, la danse, le yoga et le BDSM, le shibari attire de plus en plus d’adeptes. Bien sûr, cela reste pour certains une pratique érotique, une manière de pimenter sa vie sexuelle. Mais pour d’autres, c’est l’apprentissage d’un art martial si exigeant qu’on le maîtrise au terme d’années d’entraînement, en plus d’une recherche d’un certain type d’esthétisme à travers des poses aériennes codifiées. Pour d’autres enfin, il s’agit d’un sport de bien-être, la torsion physique libérant de l’endorphine.
Une pratique sexuelle dérivée du SM
C’est au début du XXe que le shibari se développe au Japon, sous l’influence de l’artiste Seiu Ito (1882-1961). Il est alors passionné de tortures anciennes et s’en inspire pour reconstituer des scènes de châtiments. Ses modèles sont uniquement des femmes et son œuvre compte clairement, à ce moment-là, une dimension sexuelle liée au sadomasochisme. Ces dernières ont des visages d’anges et les ligoter apporte du plaisir à l’attacheur. Ito peint et photographie ces scènes, en fait littéralement son art, jusqu’à attirer les curieux sexuels qui se délectent de ces scènes.
Des témoignages racontent que plus encore que les corps, ce sont les âmes de ces muses que les attacheurs souhaitent délivrer. Après ces séances, elles en ressortaient soi-disant plus libres, en larmes. Les Japonais ont en effet un rapport particulier avec l’honneur et la honte, étant donné l’histoire de leur pays, c’est pourquoi faire entrer un individu dans ce complexe mélange de soumission et de torsion physique peut les faire glisser dans un véritable état d’hypnose. Le corps se libère de façon parfois incontrôlée grâce aux endorphines.
Du patriarcat à l’inversion des rôles
Evidemment, on peut se poser la question de la raison pour laquelle ce sont essentiellement des hommes qui attachent des femmes au shibari: jeux de pouvoir sous-jacents symptomatiques du patriarcat? Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a pas affaire aujourd’hui à une reproduction érotico-artistique de la domination masculine qui perdure dans nos sociétés. Les femmes sont libres de choisir leurs rôles et ne sont à aucun moment contraintes de jouer spécifiquement le rôle de l’attachée. Le consentement étant l’un des fondamentaux de cette pratique, à l’instar du BDSM.
En l’occurence, beaucoup d’hommes prennent la place du soumis, mais à cause de l’imaginaire qui plane encore malgré tout sur les esprits, justement, véhiculant une image de l’homme fort et de la femme faible, de l’homme entreprenant et de la femme prise, ils sont souvent honteux de cette distribution des rôles; ils ne l’assument pas. Il en découle qu’ils sont aussi moins visibles.
La performance artistique
Une femme attacheuse a d’ailleurs réussi à se démarquer sans peine: Marie Sauvage. Cette artiste américaine originaire de New York a étudié à l’école d’art Parsons à Paris avant de se consacrer entièrement au shibari. Le journaliste et réalisateur français Jacky Goldberg, installé aux Etats-Unis, a eu l’occasion d’assister à l’une des performances de Marie Sauvage. Il raconte pour Les Inrocks:
«Par un complexe réseau de nœuds dont l’installation tient du tour de prestidigitation, Annalisa (la modèle) finit par défier la gravité. Ses pieds ne touchent plus le sol, ses bras sont relâchés, comme offerts à la foule de voyeurs et voyeuses. Puis l’artiste (Marie Sauvage), extrêmement concentrée, fait tourner tout doucement sa belle proie, dont le visage exprime apaisement méditatif profond. Avant de la détacher, presque aussi lentement qu’à l’aller (…) Lorsque les lumières progressivement se rallument, c’est tout le public qui semble sortir d’un état d’hypnose.»
Le journaliste semble conquis face à une véritable performance artistique, vécue comme hors du temps. Nous sommes loin du club érotique un peu glauque. Le shibari se pratique dans des grands appartements parisiens, à la rencontre d’une population aisée et adepte d’art contemporain.
Cet art élitiste qu’est donc le shibari demande des années d’entraînement, autour de valeurs bien japonaises de transmission et de respect du savoir-faire, dans une intense relation entre maître et apprenti. La confiance est également une condition importante de cet apprentissage, c’est pourquoi Marie Sauvage n’a pas eu de peine à s’imposer en tant que femme attacheuse. Bien au contraire, les modèles lui font plus facilement confiance qu’à un homme, la trouvant plus douce et plus à l’écoute de leur corps.
Le shibari démocratisé
Nous l’avons compris, le shibari s’est transformé en un rendez-vous pour les amateurs de performance artistique, tout comme pour ceux qui cherchent une façon de s’émanciper à travers un savoir-faire exigeant. Qui lui-même, ne l’oublions pas, procure un plaisir puissant du fait d’un certain lâcher-prise. Et l’érotisme dans tout ça? Il se situe finalement à la place de l’observateur. Nous pourrions par exemple voir dans le yoga des positions érotiques, mais il se trouve que notre regard neutre fait de cette pratique tout ce qu’il y a de plus commun.
Pour ceux qui n’oseraient cependant pas encore franchir les portes d’une séance de shibari, il existe d’autres manières de le découvrir. Certains types de danse, notamment, s’inspirent de l’esthétique de la corde. On parle par exemple de «shibari floral». Crée par la compagnie SINE QUA NON, il est au cœur de leur spectacle Nos désirs font désordre, à voir les 12 et 13 mai 2023 au théâtre Nuithonie à Villars-sur-Glâne. Histoire de jouer sur la corde sensible.
Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com
Vous venez de lire un éclairage tiré de notre dossier thématique «Le sexe sans complexe», publié dans Le Regard Libre N°88.
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