La cartouche de Ralph Müller: ChatGPT et la dignité humaine

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 juin 2023 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Le youtubeur Ralph Müller, doctorant en littérature à l’Université de Genève, livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque.

D’aucuns s’inquiètent du développement impressionnant de la malnommée intelligence artificielle (IA), qui n’est autre en fait qu’une fiction d’intelligence. Si les conséquences pratiques de programmes comme ChatGPT sont certaines et dignes d’être prises très au sérieux, il se pourrait que sur le plan métaphysique, ou existentiel, cet essor soit une opportunité. Celle de (re)considérer l’intelligence humaine (pléonasme) dans sa spécificité et partant, de rafraîchir la conscience que nous avons de notre nature. ChatGPT jouit d’une base de données qui dépasse évidemment toute mesure humaine, mais il n’en reste pas moins un simple calculateur de probabilité, exécutant aveuglément ce pourquoi il a été programmé. La faculté de comprendre, voilà ce qui nous en distingue de manière irréfragable.

La compréhension n’est pas le fait de notre seul cerveau, elle est le fruit d’un précieux mystère et d’une articulation heureuse de notre conscience et de notre corps. Nous comprenons parce que nous sommes compris dans le monde, parce que nous sommes toujours pris dans un contexte d’expérience. C’est par les sens et l’intuition que nous sommes d’abord en situation de comprendre quoi que ce soit.

Ce qui se joue ici est une certaine conception de l’intelligence; ChatGPT est rempli de «savoir», mais il ne comprend rien. Où situons-nous l’intelligence? Dans ce savoir livresque coupé de tout rapport au monde, ou dans la faculté de prêter un sens aux choses? Assurément, celle-ci nous est d’une importance autrement plus essentielle que celui-là…

C’est cette capacité de compréhension qui, notamment, nous permet d’interpréter, de juger et, en dernière analyse, d’attribuer de la valeur. L’IA, prisonnière du nombre, est étrangère à toute forme d’axiologie et ne peut discriminer ses sources que sur la base de leur fréquence d’apparition. Si vous lui demandez de commenter un poème, elle ira becqueter les phrases les plus récurrentes et les plus citées sur le poème en question, correspondant plus ou moins aux premiers résultats des recherches Google. Autant dire des propos qui ne se distinguent pas par leur finesse.

Par son mode de fonctionnement, ChatGPT ne peut relever d’autre chose que du domaine du moyen, si ce n’est du médiocre. A tel point qu’à proprement parler, les textes qu’il génère ne font aucun sens. Le sens procède toujours d’une intention, laquelle suppose l’unité de celui qui la forme. Or, ChatGPT, assemblant des mots arrachés à leur source, produit des textes qui ne correspondent à aucune intention unifiée. C’est la raison pour laquelle il n’y a rien à interpréter et rien à comprendre dans une «analyse» ou un «poème» jailli hasardeusement de son univers de chiffres.

Le bienfait de l’artificielle non-intelligence, c’est de rehausser, par contraste, des facultés et modalités d’interaction qui nous sont propres, et que toutes sortes d’artifices tendent peut-être à nous faire oublier. Les ordinateurs et les téléphones, en particulier, désincarnent notre rapport au monde, qui se fait de plus en plus par leur truchement, au prix de ce que ce contact primitif a d’unique et d’irréductible. ChatGPT, c’est finalement une invitation à retrouver le monde et le goût de pratiquer ce qui nous distingue comme êtres humains. Il y a un savoir, caché là au cœur des choses, qui ne souffrira jamais une traduction en lignes de code.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°97).

Vers la précédente chronique de Ralph Müller

Vers sa chaîne YouTube «La Cartouche»

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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