Camille Paglia ou le féminisme amazone anti-victimaire

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écrit par Sébastien Lapaire · 31 octobre 2024 · 0 commentaire

Camille Paglia, née en 1947, est une historienne de l’art émérite de l’Université de Philadelphie. Elle est surtout connue comme la féministe contemporaine la plus provocante des Etats-Unis. Eléments d’une pensée qui malmène le féminisme victimaire.

En bonne disciple de Nietzsche, Camille Paglia est de tous les combats et de tous les paradoxes. Féministe, elle veut libérer les femmes du féminisme. Lesbienne, elle s’oppose au communautarisme homosexuel. Athée, elle revendique son héritage catholique-romain. Libertarienne, elle s’oppose aux interventions hormonales et chirurgicales sur les pré-adolescents en transition.

Dans son livre Free women, free men (2017), elle exprime ses idées et ses critiques dans un style passionné, mélangeant aphorismes, fulgurances et analyses historiques. Elle décoche des flèches envers presque toutes les figures féministes, hormis Simone de Beauvoir et son livre Le Deuxième Sexe (1949).

Depuis quarante ans, Paglia questionne le féminisme en élaborant une généalogie nietzschéenne du féminisme contemporain (ou néo-féminisme) et une défense d’un féminisme amazone et libertaire.

Le constat en huit thèses

Paglia présente les féminismes contemporains comme des branches issues d’un même tronc: le ressentiment. Elle les décrit, en termes nietzschéens, comme essentiellement «ré-actifs», en opposition maladive avec le monde masculin.

1. Sociologiquement, le néo-féminisme émane de la petite-bourgeoisie («upper-middle class women»). Ces femmes connaissent souvent une condition malheureuse, à mille lieues du monde agraire italien ancien de la famille Paglia: «Il y avait jadis deux mondes sans grandes interférences (…). Les femmes avaient tout pouvoir dans la sphère privée et vivaient une solidarité multigénérationnelle très soudée. Elles se réunissaient pour les occupations quotidiennes, allaient au lavoir ou aux champs en chantant ensemble. C’était une expérience tribale totale. Les femmes étaient puissantes, fières et avaient une identité claire». Au XXsiècle, ce monde s’effondre: les solidarités séculaires s’évanouissent, laissant les femmes affronter seules le monde du travail des hommes. Cette expérience est faite de tensions et de déconvenues, générant ressentiment et nostalgie.

2. Ces femmes cherchent une raison à leur malheur selon une logique victimaire: «c’est bien la faute à quelqu’un si je vais mal» (Nietzsche). Puisque, sur le marché du travail, les hommes réussissent mieux et que le plafond de verre résiste, elles couvent une certaine rancœur qui les rend incapables de la moindre gratitude à l’égard de l’autre sexe, auquel elles doivent pourtant beaucoup historiquement (lire plus bas les huit thèses de la thérapie de choc). «C’est la société patriarcale qui m’a libérée en tant que femme», affirme Paglia.

3. A ses origines, le féminisme était émancipateur, revendiquant liberté et égalité des droits. Dès les années 80, il se mue en néo-féminisme antagoniste et victimaire. Il adopte une lecture néomarxiste oppresseur-opprimé et crée un monstre imaginaire dont il se repaît en charognard: le patriarcat. Par son «victimisme grotesque», le néo-féminisme diabolise les mâles, les rendant responsables de tous les maux sociétaux.

4. Les néo-féministes adoptent le slogan «it hurts!». Au nom d’une sensibilité à fleur de peau, elles réclament le droit de ne plus être offensées, pliant la réalité à leurs désirs. C’est l’inversion régressive de la hiérarchie freudienne qui soumettait le principe du plaisir au principe de réalité. Pour Paglia, «c’est une mascarade de complaintes et de pleurnicheries» de bac à sable.

5. Le néo-féminisme engendre deux paradoxes: il veut libérer les femmes, mais entrave leur émancipation en leur rabâchant qu’elles sont asservies au patriarcat et méritent secours et protection. Au lieu de libérer les femmes, ce discours cultive des représentations misérabilistes qui les condamnent à l’infériorité perpétuelle et qui confirment, second paradoxe, le bien-fondé des stéréotypes de genre.

6. Le néo-féminisme, en essentialisant le mâle comme être toxique, crée une confusion du vocabulaire moral. Tout homme devient violeur en puissance et le viol s’immisce partout: dans un regard mal placé (un viol visuel), un mot charmeur (un viol verbal) ou une main baladeuse (un viol physique). Ainsi, dévorer une femme des yeux devient presque aussi grave qu’un viol véritable. D’après Paglia, ce nivellement brise les catégories morales et juridiques nécessaires à une appréciation objective de l’immoralité d’un acte et ignore le principe de présomption d’innocence.

7. Le néo-féminisme, pour se préserver de la masculinité toxique, invente un vocabulaire néo-puritain enfantin: date-rape, male gaze, mansplaining, manspreading ou toxic masculinity. Il réclame aussi des espaces protégés (safe spaces). Pour Paglia, cet auto-enfermement des femmes les empêche de cultiver des relations saines avec des hommes.

8. Le néo-féminisme se fonde sur le paradigme sartrien de la feuille blanche, soutenant que les pulsions d’agressivité, les désirs et les choix ne doivent rien à la biologie, mais tout à la culture. Hommes et femmes sont identiques à la naissance et le demeurent si la socialisation est la même. Paglia s’insurge contre cette vision angélique qui pérore sur des stéréotypes de genre inventés par une soi-disant ruse masculine. Les hommes et les femmes sont d’abord des êtres de pulsions, influencés par l’endocrinologie, la génétique et la neurobiologie.

La thérapie de choc en huit thèses

Paglia tance les néo-féministes – «cessez d’accuser les hommes de votre malheur!» – et leur donne pour objectif de se «débarrasser du féminisme d’infirmerie» pour embrasser le féminisme amazone.

1. Chaque femme doit chercher en elle les ressources d’une vie qui la comble. Ce peut être l’art, les mathématiques, l’ingénierie et/ou… la maternité. Mais qu’on laisse chaque femme libre de son choix, sans discrimination positive, sans politique de quotas. L’égalité de droit préserve la liberté, tandis que l’égalité de fait soumet les femmes à «une idéologie stalino-trotskyste de surveillance généralisée».

2. Chacune doit s’inspirer de modèles féminins, même issus de la culture pop, à l’image de Madonna, «qui dénonce le puritanisme et l’idéologie étouffante du féminisme américain (…). Elle a appris aux jeunes femmes à être pleinement féminines et sensuelles tout en gardant le contrôle de leur vie.»

3. Chacune doit faire montre de reconnaissance envers les hommes, qui ont créé les conditions de l’émancipation des femmes et qui se sont souvent sacrifiés pour leurs proches. «Si la civilisation avait été laissée aux mains des femmes, nous habiterions encore des huttes de paille», s’exclame Paglia, qui poursuit: «Les hommes se sont sacrifiés et estropiés physiquement et émotionnellement pour nourrir, loger et protéger femmes et enfants. La rhétorique féministe, qui dépeint les hommes comme des exploiteurs insensibles, ne tient absolument pas compte de leur douleur ni de leurs réalisations.»

4. Chacune doit rejeter le culte de la victimisation et de l’offense et retrouver confiance en soi. Liberté, responsabilité et courage sont les seuls remèdes au poison du ressentiment.

5. Les néo-féministes – et les gender studies – doivent intégrer les découvertes des sciences naturelles. Les stéréotypes influencent faiblement nos désirs et nos choix. Le fait que 99% des enseignantes en maternelle sont des femmes et que 99% d’ouvriers sur les chantiers sont des hommes s’explique avant tout par des éléments biologiques. La meilleure façon de se libérer des stéréotypes consiste à reconnaître l’influence de la biologie sur nos comportements.

6. Les femmes doivent accepter le risque de côtoyer des hommes. Lors de soirées festives, elles doivent garder en mémoire que les hommes peuvent être aisément échauffés sexuellement à la vue d’une femme aux habits affriolants – ce qui ne justifie aucunement l’agression sexuelle. Paglia défend avec fermeté la liberté de se vêtir à sa guise, mais elle invite chaque femme à bien évaluer le risque: celui d’adresser une invite générale aux hommes en excitant leurs désirs. Autant être clairvoyante et sûre de soi pour accepter les avances de certains hommes ou leur adresser un refus net. Car «il faut accepter le fait qu’une partie de l’excitation du sexe vient du danger qu’il représente».

7. La gauche néo-féministe doit redevenir une gauche populaire qui se préoccupe d’abord de questions économiques. Paglia est indignée que des administrateurs et conseillers agissent, dans les universités, comme police des mœurs et organe de censure. «Ils sont des mercenaires carriéristes qui deviennent millionnaires avant même leur retraite», alors que des étudiants en situation de précarité voient leurs subsides diminuer.

8. Il faut juger les actes commis contre les femmes en usant d’un vocabulaire précis. Le viol est intolérable pour Paglia, mais il faut utiliser des concepts adéquats. Il s’agit de clairement définir les situations, de différencier les intentions des actes et d’évaluer les catégories d’actes commis.

Ainsi, l’ennemi à combattre n’est plus le mâle toxique que le néo-féminisme agite comme un affreux pantin devant nos peurs. C’est le puritanisme néo-victorien qui contamine les idées et les institutions; c’est le manichéisme injuste qui salit les hommes en bloc; c’est le paternalisme infantilisant qui réduit la femme à un être débile et sans défense. Le travail de déconstruction de ces absurdités prendra du temps. Mais Paglia y croit et poursuit en amazone son combat contre ce qu’elle juge être une nouvelle Inquisition.


Objectif réconciliation

Commentaire. Camille Paglia ne craint pas les extravagances et les raccourcis. L’exemple de la solidarité des femmes italiennes du XIXe siècle ne peut être généralisé. Paglia se montre aussi injuste dans sa critique générale de toutes les féministes, alors que nombre d’entre elles sont dissidentes à leur manière. Et pourtant, Paglia a le grand mérite de bousculer notre vision et de nous inciter à penser à nouveaux frais. Nietzsche, Freud et Wilde se nichent à chaque page de son œuvre, offrant une dialectique nécessaire à une époque où les identités s’affirment et se figent.

L’Américaine fut la première intellectuelle à utiliser l’analyse nietzschéenne du ressentiment pour établir la généalogie du néo-féminisme. Son analyse, élaborée sur quarante ans, demeure convaincante et appuie à distance les thèses de l’anthropologue Emmanuel Todd sur le féminisme antagoniste petit-bourgeois dans Où en sont-elles? (2022). De même, les théories sur le ressentiment s’accordent en plusieurs points avec Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (2022) de la psychanalyste Cynthia Fleury.

Paglia, jadis adhérente du Parti démocrate, ne se considère plus de gauche ou de droite. Un seul horizon rassemble ses idées désormais: réconcilier les femmes avec elles-mêmes, puis avec les hommes, sur fond de confiance, de liberté et de responsabilité.

Yan Greppin est professeur de géographie et de philosophie au Lycée Denis-de-Rougemont, à Neuchâtel

Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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