Le XIXe siècle ou l’essor d’une jeunesse rebelle

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 December 2024 · 0 commentaire

Selon certains historiens des idées, le XIXe siècle a marqué une rupture avec les temps précédents, où la vieillesse était encore considérée comme un gage d’expérience et un modèle à suivre pour les jeunes générations.

Si l’on en croit Mona Ozouf, le XIXe siècle pourrait être qualifié d’«orphelin». En effet, dans un article publié en 2007 par Le Nouvel observateur, l’historienne française estimait que les grandes ruptures politiques et sociétales qui marquèrent l’avènement de ce siècle donnèrent à la jeune génération un profond sentiment de vide. Après la violence de la Révolution et le fracas de l’épopée napoléonienne, la jeunesse française et européenne était en quête de nouveaux repères.

Pourtant, au lieu de s’attacher à faire rejaillir les vestiges d’un passé trop promptement congédié, les sociétés européennes commencèrent à accorder davantage d’importance au jugement que les générations futures pourraient porter sur leur manière d’envisager le présent. Il s’agissait à cet égard, selon Mona Ozouf, de «tout inventer à neuf».

Ce changement de paradigme conduisit les représentants de la jeune génération à exprimer moins de déférence envers leurs aînés. Il est ainsi possible de considérer que c’est depuis le XIXe siècle, grande période de rupture dans l’histoire des mentalités, que la vieillesse a véritablement cessé d’être un phare pour ceux qui débutent dans l’existence.

«Oui, je suis ce Danton!»

Durant la plus grande partie du XIXe siècle, certains écrivains, malgré leur âge déjà avancé, tentèrent de s’ériger en modèles de la jeunesse, afin de ne pas être dépassés par ses élans subversifs. Ce fut notamment le cas de Victor Hugo, dont le poème «Réponse à un acte d’accusation» illustre la radicalité qu’il voulait inspirer aux jeunes générations.

Certains de ses vers les plus enthousiastes témoignent avec vigueur de son désir de réinventer la langue française pour en faire un système d’énonciation en accord avec les aspirations de la jeunesse d’alors: «La langue était l’Etat avant quatre-vingt-neuf (…) / Et sur l’Académie, aïeule et douairière (…) / Je fis souffler un vent révolutionnaire.» Ce passage rend compte de la nécessité, pour Victor Hugo comme pour d’autres grandes figures intellectuelles de son temps, de se référer à l’imaginaire de 1789 pour servir de référence et de guide spirituel à une jeunesse en quête d’absolu.

C’est d’ailleurs ce qui conduit le grand homme de lettres, quelques vers plus loin, à se placer dans le sillage de deux acteurs célèbres de la Révolution en s’écriant: «Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!». Or, pour la jeunesse du XIXe siècle, le prestige de ces protagonistes était en grande partie lié à leur jeune âge. Danton avait 34 ans lorsqu’il est mort guillotiné; Robespierre en avait 36. Cela permet aussi de comprendre pourquoi un auteur comme Stendhal, désireux de composer une œuvre utile à la jeunesse de son temps, s’attache à montrer aux lecteurs du Rouge et le Noir que la jeune et irascible Mathilde de la Môle ne peut tomber amoureuse de Julien Sorel que lorsqu’elle ose enfin se demander: «serait-ce un Danton?»

Un siècle fasciné par le progrès

La rupture opérée au XIXe siècle vis-à-vis de ceux qui incarnaient jusque-là un registre de valeurs et de normes traditionnelles est indissociable de l’essor de l’idée de progrès. L’historien des idées et de la littérature Jean Starobinski rappelle dans Le remède dans le mal que cette notion est née au XVIIIe et il la définit comme la croyance en «une représentation de la marche de la civilisation à travers divers états de perfectionnement successifs».

Cette manière de concevoir l’histoire s’est véritablement développée au XIXe siècle. D’ailleurs, pour donner corps à sa démonstration, Jean Starobinski s’appuie notamment sur l’autorité d’Auguste Comte, l’un des grands théoriciens de l’idée de progrès en histoire. Comte est aussi considéré comme le père du positivisme, une doctrine qui visait, selon ses sectateurs, à élaborer des outils permettant une rationalisation des modes de production du savoir.

Il semble donc que se soient aussi l’essor de l’idée de progrès au XIXe siècle et le développement concomitant d’un regard plus scientifique sur les grandes évolutions du monde qui conduisirent la jeunesse de cette époque à dédaigner les modèles du passé, tout en courant le risque d’«habiter avec un cœur plein un monde vide», comme l’écrivait Chateaubriand. Le fait que, sur le plan vestimentaire, l’actuel troisième âge semble vouloir davantage ressembler aux nouvelles générations que l’inverse, semble un signe parmi d’autres du succès durable de cette tendance.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier «La valeur de l’âge», publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°112).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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