La voiture ne reflète plus la même conception de la liberté
Symbole d’émancipation, l’automobile incarne à la fois le mouvement, l’intimité et le pouvoir de choisir. Cependant, à l’ère du numérique et de l’automatisation, elle change de nature. Son évolution nous dit l’essentiel sur ce que nous sommes en train de devenir.
On y mange, on y chante, on y téléphone, on s’y informe. Certains y dorment, d’autres y font l’amour. La voiture est un moyen de transport, certes, mais pas seulement. C’est aussi un espace d’intimité, une résidence miniature que l’on emmène partout avec soi. La «bagnole» incarne ainsi, mieux qu’aucun autre objet moderne, la liberté individuelle. Pour combiner des usages aussi variés, les constructeurs doivent intégrer un grand nombre de technologies complexes dans un volume restreint. Ce qui en fait aussi l’un des objets les plus révélateurs d’une époque.
Aujourd’hui, la progression du moteur électrique réduit l’autonomie de la voiture, et la relative rareté des bornes de recharge, associée à un temps d’attente plus long qu’un plein d’essence, impose davantage de planification. La disponibilité et la flexibilité de la voiture s’en trouvent amputées, et avec elles, la capacité de l’automobiliste à improviser – essence même de la liberté. Or, derrière cette mutation largement commentée (et dont les contraintes se réduisent de jour en jour), deux autres évolutions plus discrètes dévoilent une transformation profonde de nos modes de vie.
L’automatisation nous déresponsabilise
De la généralisation de la boîte automatique à la voiture autonome, en passant par les aides à la conduite, l’histoire récente de l’automobile témoigne d’une quête de confort et de sécurité. Ces technologies réduisent la complexité de l’expérience d’automobiliste, limitent les erreurs humaines et offrent la possibilité de voyager sans effort. Elles rendent possible une nouvelle forme de liberté: celle de se consacrer toujours davantage à autre chose durant nos trajets, sans le stress de la conduite.
Toutefois, à mesure que la machine prend le relais, le conducteur se transforme en un passager de son propre trajet. Conduire, c’est choisir une trajectoire, doser une accélération, anticiper un virage. C’est un acte de responsabilité et un exercice d’attention. L’assistance croissante nous prive peu à peu de ce contrôle. Ainsi, la liberté s’érode non par contrainte extérieure, mais par l’abandon volontaire du geste qui faisait de nous les acteurs – et non de simples spectateurs – du voyage.
La connectivité met fin à la sphère privée
Autrefois, la voiture était un sanctuaire isolé, où l’on devenait momentanément un électron libre, à l’abri des regards. Aujourd’hui, elle est de plus en plus connectée: au GPS, à Internet, au constructeur, aux systèmes de sécurité et de maintenance. Elon Musk, figure excentrique au cœur de cette transformation, l’a résumé par une formule célèbre: «Les Tesla ne sont pas des voitures, mais des ordinateurs sur roues.»
Cette connectivité multiplie les services: navigation en temps réel, assistance, divertissement, diagnostics à distance… Elle enrichit l’expérience, mais elle transforme aussi la voiture en un maillon du réseau. Chaque déplacement, chaque arrêt, chaque vitesse est mesuré, archivé, et analysé. La bagnole devient un terminal mobile qui transmet en continu des données sur son conducteur, lequel perd la possibilité de s’éclipser. Tout ce que l’on y fait ou presque – nos trajets, nos détours, notre vitesse, les musiques ou émissions que l’on écoute, les lieux que l’on visite, et nos conversations – peut désormais laisser une trace. Ce lieu autrefois opaque devient, comme le reste de nos objets, transparent.
Vers une liberté sous tutelle
L’automobile n’est plus ce petit «jardin secret» que l’on gouvernait en toute autonomie, mais une extension de l’infrastructure numérique, soumise aux contraintes qu’elle implique. Ses évolutions techniques reflètent un basculement plus général dans notre manière d’envisager la liberté.
L’économiste et historienne américaine Deirdre McCloskey, figure du libéralisme classique, défend une conception de la liberté fondée sur la responsabilité personnelle: un adultisme, dit-elle, c’est-à-dire la confiance accordée à chacun pour se diriger, faire des choix, prendre des risques et en assumer les conséquences. La voiture moderne, en troquant l’autonomie pour l’assistance, le contrôle pour le confort, l’isolement pour la connectivité, incarne un autre idéal de la liberté: celui de l’abolition des contraintes.
A lire aussi | La bagnole, du péché mortel à la rédemption
Cette conception promet de nous délivrer de l’effort, mais au prix de notre souveraineté, en augmentant notre «temps libre» à mesure de notre dépendance, à la manière d’un parent attentionné qui, en prenant tout en charge, offre à son enfant davantage de loisirs. Qu’on l’aime ou non, la voiture contemporaine nous permet, tel un miroir grossissant, d’observer ce que devient l’individu: plus durable, plus connecté, mieux protégé, mais aussi moins maître de ses mouvements, de son chemin, de ses secrets.
Président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com
Laisser un commentaire