L’excuse universitaire de la spécialisation

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 September 2024 · 0 commentaire

Notre chroniqueur Ralph Müller plaide pour que la «recherche approfondisse les questions de tous, plutôt que de creuser les angoisses de nul». Quant aux sujets déjà admis, comme l’écriture inclusive, ils devraient être «un objet de débat plutôt qu’un simple outil de pression».

Dans Taille de l’homme, Ramuz écrit que le pauvre, le simple, se pose des questions dictées par l’urgence. Les «intellectuels» quant à eux, aiment à choyer des tracas chuchotés par l’aise. Ils snobent les grandes questions parce qu’ils font leur miel des petites réponses. Ils ne s’abaissent pas aux interrogations éternelles, vertiges de naïf, enthousiasmes de benêt. Leur grandeur fleurit au royaume du menu, ils sont les grands champions du Minuscule.

La spécialisation est le chemin consacré de cette ivresse du souterrain. Une excuse commode à toutes les démissions. «Ce n’est pas mon sujet! pas mon domaine!» N’est sérieux en leur empire que le strict inessentiel. Ils restent bien à l’écart des drames réels, des situations à même de leur faire dire quelque chose. Dire, par pitié non! Je parle, j’écris, mais que Dieu me préserve de ne jamais rien dire!

Il leur faut donc inventer, sans cesse, des querelles imaginaires, des désaccords interminables sur des problèmes de pacotille. Nombre d’universitaires se plaignent que leurs recherches, quand ce n’est l’ensemble de leur matière, «n’intéressent personne.» Or, quand ce serait là le but on ne s’y prendrait guère autrement.

A force de jargon et d’ergotages, on ne peut pas dire que tout soit mis en œuvre pour émouvoir son voisin. Je caricature. J’exagère. Soit. Il est toutefois certain qu’un écart toujours plus grand sépare l’université de la cité. Au surplus, c’est une situation dont les ressorts garantissent la discrétion. Et c’est bien pour cette raison que la plupart des enseignants font mine de ne pas la sentir, et se complaisent allègrement dans leur rôle de «spécialiste». Ils s’en font une coquetterie, un appareil de distinction. N’être lu que de ses pairs, n’est-ce pas appartenir à une élite très subtile?

J’ai vu, de l’intérieur, la drôle disproportion entre les moyens et les fins. Le prix d’une comédie qui est le gage du Sérieux. Des mois, des années parfois, d’organisation pour un colloque auquel ne participeront finalement que les collègues et les intervenants – et, soyons généreux, trois ou quatre étudiants étourdis de bonne volonté. On continue pourtant comme si de rien était, comme si c’était normal.

Or ce n’est ni bon, ni normal. Il s’agirait d’ajuster le discours, de choisir les sujets avec un peu plus de cœur et un peu plus de tripes. Il est temps que la «recherche» s’engage davantage, et approfondisse les questions de tous, plutôt que de creuser les angoisses de nul.

D’ailleurs, il est patent que certains sujets brûlants ont su trouver leur place au sein de la recherche savante – c’est même elle qui leur a donné naissance: gender studies, postcolonial studies, etc. Il serait bon que d’autres grandes questions puissent faire l’objet d’un tel accueil. Je crois qu’une place doit être faite aux urgences immédiates, aux sujets qui s’imposent d’eux-mêmes par l’étendue de leur présence et de leur impact. Sous peine de les laisser aux bras d’une horizontalité aux effets incontrôlables.

Il serait non moins bon que sur les sujets admis, soient acceptés comme de juste d’autres positions que celles qui flattent la conscience. Que l’écriture inclusive puisse être un objet de débat plutôt qu’un simple outil de pression…

L’idéal (hypocrite) de retrait n’est plus tenable aujourd’hui. La circulation des idées, des «informations» et des opinions somme le savant de s’exprimer.

On a coutume de demander à quoi «servent» certaines facultés: je crois qu’elles peuvent servir à beaucoup, et que c’est leur devoir à présent de le montrer.

Youtubeur et formateur, Ralph Müller livre chaque mois son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°109).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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