La cartouche de Ralph Müller: L’esprit à l’épreuve du fait

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 February 2023 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Le youtubeur Ralph Müller, doctorant en littérature à l’Université de Genève, livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque.

A droite comme à gauche, de plus en plus de bavards qui tweetent à peu près aussi souvent qu’ils devraient s’abstenir sont devenus spécialistes en faits divers. A tel point que le fait divers leur tient lieu de pensée – autant dire qu’ils ne pensent pas. Ils les cherchent, frénétiquement, reniflent au fond de leur fil jusqu’à trouver le fait idoine. Ils ont une ou deux idées, qu’il leur faut défendre. Prouver! Ce n’est pas un projet, c’est un besoin. 

Le problème de l’induction n’est pas souverain en leurs soucis. Tout fait est bon à prendre pourvu qu’il nourrisse leur marotte. Des tabassages, des messages, des propos «nauséabonds», des conduites «inqualifiables». Leur lexique n’est certes pas aussi divers que les faits dont ils se gavent, mais il donne à leur manie un petit air de grandeur et même de combativité. Pour ajouter au potentiel dramatique de leur indignation, nos prolixes renifleurs de faits ont pris l’agaçante habitude de tagguer un haut responsable, apostrophant l’heureux élu à grand renfort d’ironie – «Une réaction monsieur?»; «Ça va, tout va bien monsieur? Encore en vacances monsieur?». Quels héros! Ils osent! Directement, au pouvoir!

Sur Twitter, le cirque des guignols

Les followers sont émus, leur champion ne connaîtrait-il pas des personnes célèbres? des hommes politiques?! En tout cas, il a bien raison! Rien ne va plus dans ce pays, à cause des autres là! Ceux d’en face, les puants! Et ce dernier fait le montre bien! Les autres veulent pas voir la vérité! Ils ont peur, ils sont lâches!

Munis de leur fait divers, les inductifs tarins vont la faire triompher, eux, la vérité, car c’est bien leur idée qui est la bonne, la vraie, la juste. 

Engoncés dans leurs croyances il leur est difficile de voir, aussi ne voient-ils pas grand-chose. Ils ont perdu l’intuition des plus modestes subtilités. La bonne foi les a quittés, ne leur reste que celle, aveugle, qui les fourvoie. 

Pénible spectacle que le cirque de ces guignols, qui nonobstant leurs brouilles de pacotille sont les deux faces d’une même médaille. Plût au ciel qu’ils se tussent! Qu’ils fissent le choix de réfléchir! Pour eux, pour tous! – pardon, pour toutes et tous.

Pour l’Idée d’humanité. En honneur de notre essence. Il est d’ailleurs très amusant de voir les plus nostalgiques d’un état semble-t-il «perdu» de notre civilisation contribuer eux-mêmes fort peu à invalider leur thèse.

Cultiver son petit jardin mental

L’homme est un être de raison, un être d’imagination, deux grâces peu sollicitées par les guéguerres politiques qui se jouent sur les réseaux. Et les sujets dont il est habituellement question sont à la fois trop importants pour ce bavardage puéril, et trop insignifiants pour y consacrer sa vie.

Les faits nous pèsent et nous empestent! De l’air! celui de l’abstraction, de la pensée, de tout ce qui fait le prix de ce joyau impénétrable que l’on appelle la conscience. Nous n’avons pas besoin des faits pour avoir une vie mentale. Celle-ci naît de l’expérience, puis s’en libère; sous l’impulsion de ce premier élan, notre esprit recrée, assemble, façonne à son gré. Je n’ai pas besoin de savoir ce qui s’est produit dans le hameau le plus reculé de la région la plus lointaine pour qu’une idée surgisse en moi; il vaut même sans doute mieux à cet effet que je ne le sache pas! Le goût du Vrai étouffe celui du Beau, disait Baudelaire.

Le monde va malgré nos tweets, aussi retweetés soient-ils. Il faut cultiver son petit jardin, et pourquoi pas y mettre des fleurs.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°93).

Vers la précédente chronique de Ralph Müller

Vers sa chaîne YouTube «La Cartouche»

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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