Infantilisation: à qui la faute?

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 August 2023 · 0 commentaire

«Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas», «Mangez cinq fruits et légumes par jour», «Hydratez-vous», etc. Entre sollicitude et injonction, notre infantilisation quotidienne modifie en profondeur nos comportements. L’Etat est-il le seul en cause?

Si l’on désigne par «infantilisation» la propension de l’Etat à traiter les citoyens comme ses enfants, il est clair que cette tendance tombe sous le coup d’une critique libérale voulant préserver les individus des tentacules du pouvoir. Dans son essai Infantilisation: cet Etat-nounou qui vous veut du bien, l’entrepreneur français Mathieu Laine s’y emploie sur plus de deux cents pages. Toutefois, une autre question se pose: le problème est-il purement extérieur aux individus? Réside-t-il seulement dans les rapports individus-Etat?

La faute à l’Etat?

Selon l’essayiste, le constat est clair: l’Etat ne cesse d’empiéter sur les libertés individuelles, le tout au nom du bien-être de la population. Avec le fameux «principe de précaution» – consistant à esquiver tout risque en choisissant l’interdiction – désormais omniprésent, c’est l’idéal d’une société lisse et aseptisée qui s’impose. Une façon de préférer la suspicion à la confiance, comme des parents face à un enfant encore immature.

Autre facteur de poids dans le processus d’infantilisation des individus: la centralisation politique et administrative, qui, remarque Mathieu Laine, joue un rôle fondamental. Un schéma politico-économique vertical à la française – bureaucratie, inflation normative, forte fiscalité – inhibe l’initiative individuelle, freine l’innovation et par là même la concurrence, et plombe ainsi la croissance économique.

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Durant la pandémie de Covid-19, la centralisation infantilisante de l’«Etat-nounou» s’est manifestée dans un comportement autoritaire de l’Etat hexagonal. Sans crier gare, le voilà qui désignait certains secteurs comme essentiels à la vie des Français, d’autres non, et qui se permettait depuis Paris de restreindre brutalement la liberté de déplacement des citoyens. Une tendance semble se confirmer: plus l’Etat est centralisé et tentaculaire, plus il infantilise ses citoyens. En la matière, la comparaison entre le confinement strict décrété par l’Etat français jacobin et le semi-confinement décidé par la Confédération suisse pendant la pandémie est éloquente.

La techno-dépendance

Avec l’infantilisation, un climat de forte déresponsabilisation s’installe. Celui-ci est en partie lié au rôle toujours plus important de technologie dans nos existences. Du guidage par satellite (GPS) dans nos voitures aux applications mobiles censées alléger notre quotidien, nous intériorisons facilement notre dépendance aux algorithmes. Avec l’habitude de déléguer s’installe rapidement la dépendance complète. D’où peut-être l’essor du coaching auquel plus rien n’échappe désormais: de l’alimentation au management, en passant par le sport, la lecture, et la sexualité, des professionnels et spécialistes du développement personnel sont là pour nous assister. Un phénomène qui se pare néanmoins de ses plus beaux atours hygiénistes: c’est pour notre bien qu’il faut accepter ces dépendances. Sans oublier qu’il y a là derrière un business juteux! L’infantilisation est-elle l’une des évolutions possibles de la société de consommation? La question reste ouverte.

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D’après certaines personnalités, une dépendance moindre à la technologie aiguiserait notre esprit critique et nous ouvrirait davantage les yeux sur notre situation de citoyens-enfants. C’est tout le sens par exemple de l’idée de «paradigme technocratique», développée par le Pape François dans son encyclique Laudato Si (2015). Dans ce texte, le souverain pontife veut montrer que la technologie a façonné un modèle de pensée tellement vaste qu’il nous habite sans que nous ne mesurions la gravité de la situation. En un sens, notre dépendance à la technologie fait écran entre nous et le réel. Dans cette perspective, on ne saurait réduire l’infantilisation à la seule question du rôle de l’Etat. Pour paraphraser le philosophe Jean-Claude Michéa, il faudrait plutôt traiter l’infantilisation comme un «fait social total» dans la mesure où elle étend ses ramifications jusqu’au plus profond de nous-mêmes, dans nos comportements quotidiens.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier édition papier (Le Regard Libre N°98).

Commentaire | Est-ce grave, docteur?

Aujourd’hui, l’infantilisation semble moins préoccupante que les problèmes de la dette publique ou de la pauvreté. Pour autant, ses manifestations restent alarmantes, à l’image de la tendance aux pictogrammes et au «recul du verbe» que relève l’écrivain et essayiste Sylvain Tesson dans les colonnes du Figaro: « »Ne pas jeter sa cigarette par terre » devient « Youpi, mon mégot dans le pot! » Un jour des étudiants en médiologie étudieront cette tocade des bureaucrates du XXe siècle de s’adresser au public comme à un guignol. Cela paraît un détail. C’est crucial, car la langue du pouvoir est l’expression de son projet: d’abord abrutir, ensuite contrôler.»

Cette volonté de contrôle prend aussi la forme du recul de la liberté d’expression, que déplore Mathieu Laine. Selon lui, c’est le signe que le pouvoir préfère interdire les opinions dissidentes, par peur que les citoyens n’aient aucun recul critique. Cela explique aussi l’empiétement sur le domaine privé, dénoncé par Tesson: «Bien entendu, il reste la sphère privée pour échapper à la grande pédagogie collective. Mais je parie qu’un jour, les services de régie morale viendront à domicile vérifier les goûters d’enfant. « Comment? Le petit Marcel n’a invité que des têtes blondes à son anniversaire? »»

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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