L’abandon des garçons

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écrit par Sébastien Lapaire · 27 August 2025 · 0 commentaire

Et si la lutte contre le masculinisme était contre-productive? Et si la déconstruction des stéréotypes masculins nous éloignait du véritable enjeu? Warren Farrell en est certain. Les garçons traversent une crise profonde et un abandon silencieux.

Warren Farrell figure parmi les sociologues contemporains les plus influents aux Etats-Unis, mais aussi les plus controversés. Dès les années 1980, après avoir quitté l’association féministe américaine NOW, qu’il codirigeait, il est accusé de dérives masculinistes. Et certaines de ses prises de position l’associent, bien malgré lui, à des mouvements d’extrême droite.

Pourtant, en explorant ses écrits, ses conférences ou ses entretiens, on découvre une approche nuancée et bienveillante, soucieuse d’un équilibre et d’un dialogue entre les sexes. Plutôt que de rejeter le féminisme, Farrell élargit le débat en donnant une visibilité aux problématiques masculines au même titre que les enjeux féminins. Son œuvre relève ainsi non seulement d’une exigence scientifique, mais également du traitement d’un enjeu politique majeur.

Une quadruple crise des garçons

Mais de quoi l’accuse-t-on au juste? Quel est son crime de lèse-majesté? Farrell dénonce deux idéologies qu’il juge préjudiciables à l’équilibre des sexes. D’un côté, une victimisation excessive des femmes, corrélée à une oppression systémique des hommes. De l’autre, l’attention quasi exclusive accordée aux souffrances des femmes – dont Farrell n’a jamais contesté ni l’existence ni la gravité. Or, loin de vouloir dresser les uns contre les autres, le sociologue refuse le piège du manichéisme et du simplisme. Il entend abandonner la logique du «ou bien… ou bien» pour embrasser celle du «et… et». Car, dans un jeu à somme nulle, nul ne triomphe.

Selon Farrell, le véritable problème ne réside pas tant dans l’omniprésence malsaine des stéréotypes de l’homme puissant et dominateur que dans une blessure plus invisible et profonde, dont tire profit l’ultra-masculinisme: l’abandon des garçons. Ce délaissement provoque une crise à laquelle Farrell consacre un livre:
The Boy crisis (2018). Il s’agit d’un mal méconnu, mal diagnostiqué et surtout relégué au second plan face à l’attention portée aux enjeux féministes. Or cette crise est bien réelle et s’exprime à travers quatre grandes fractures qui pèsent sur les garçons et sur l’équilibre global de nos sociétés:

1. Une crise d’éducation. Par rapport aux filles, les garçons sont moins nombreux à accéder à l’université, obtiennent moins souvent leur diplôme au lycée et, surtout, décrochent bien plus facilement à l’école.

2. Une crise de la santé mentale. Jusqu’à l’âge de neuf ans, les garçons affichent un taux de suicide comparable à celui des filles. Mais passé cet âge, la courbe s’emballe: à vingt ans, leur taux devient jusqu’à cinq fois supérieur. Parallèlement, ils recourent bien moins souvent aux services de soutien psychologique. Enfin, ils sont particulièrement affectés par les troubles de l’attention (TDAH).

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3. Une crise du rôle paternel. L’effacement progressif de la figure du père prive les garçons de modèles masculins structurants, les exposant davantage aux addictions et aux comportements délinquants.

4. Une crise de sens et de quête identitaire. A mesure que s’effacent les rôles masculins traditionnels – chef, guerrier ou pourvoyeur – que Farrell ne cherche pas à réhabiliter, nombre de garçons sont plongés dans un vide existentiel. Gagner de l’argent devient leur principale boussole, au détriment d’activités ou de professions plus épanouissantes.

Là réside l’angle mort de presque toutes les études sur le masculinisme. Peu parviennent en effet à diagnostiquer cette crise profonde et à comprendre l’urgence d’une présence masculine active et bienveillante auprès des garçons, souvent livrés à eux-mêmes et happés par l’univers des jeux vidéo et des réseaux sociaux. C’est lorsque les pères s’effacent que s’installe un
ultra-masculinisme décomplexé et brutal qui se déchaîne sous toutes ses formes.

Voilà le nœud du problème: la figure paternelle est une pierre angulaire dans la construction identitaire du petit homme. Albert Camus écrivait avec justesse: «Un homme, ça s’empêche.» Or, cette retenue, cette force intérieure ne s’apprend pas seul. Il faut un père, ou du moins une présence masculine tutélaire, pour transmettre aux garçons cet héritage. Sans ce témoignage, sans cette présence, toute tentative de déconstruction des stéréotypes masculins ne sert à rien, condamnée au rejet ou à la risée des garçons.

Pères et instituteurs, réveillez-vous!

L’absence de père constitue la première faille dans l’éducation des garçons. Certains pères, accaparés par leur travail, ont renoncé à leurs passions de jeunesse (musique, artisanat, création, activités en nature) et, faute de temps, se sont éloignés de leurs fils. D’autres, instables ou en rupture avec le foyer familial, le désertent, laissant aux mères l’entière responsabilité éducative. Et puis il y a ceux que la séparation a relégués à la marge, privés de garde alternée, exclus malgré eux de la vie de leurs enfants. Les conséquences de cette absence sont lourdes. De nombreux garçons, privés de modèles masculins bienveillants, dérivent vers des paradis artificiels et vers la violence. Aux Etats-Unis, une grande partie des détenus sont d’anciens «dad-deprived boys», des enfants privés de père.

Farrell fait un constat fondamental: plus un père s’investit auprès de son fils, plus celui-ci trouvera un équilibre. Le père n’est pas simplement un modèle d’autorité; il est d’abord un modèle inspirant, quelqu’un qui aide à grandir. Par le jeu, par les activités partagées, par l’apprentissage des limites et des règles, il offre des repères essentiels.

Bien sûr, Farrell ne tombe pas dans l’angélisme: il n’y a aucun automatisme en la matière. Et puis, il y a ces pères investis, mais violents, à l’image de ceux qui accompagnent leur enfant sur le terrain avant de frapper l’arbitre parce que le résultat du match ne leur convient pas. Cependant, les exceptions ne doivent pas effacer la règle: la présence, l’engagement et l’exemplarité des pères demeurent les meilleurs antidotes à la crise des garçons. Un enfant livré à lui-même ou à la loi de ses pairs adopte bien plus facilement les codes d’un ultra-masculinisme violent et misogyne.

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A l’école se joue un drame similaire, bien que de manière moins marquée. Le faible taux d’enseignants hommes au primaire et au secondaire constitue une deuxième faille, alors même que les garçons réussissent souvent mieux sous leur conduite. Le mécanisme d’identification garçon-homme joue un rôle capital, alors qu’il est généralement occulté dans les recherches pédagogiques. Dans les 70 Etats-nations les plus avancés, les garçons accusent un retard systématique dans de nombreuses matières, notamment en lecture et en écriture.

Enfin, troisième faille, à leur sortie du système scolaire, de nombreux garçons ressentent un vide existentiel. Leur principale préoccupation devient alors de trouver un travail qui rapporte de l’argent. Alors que des efforts considérables sont engagés pour soutenir et diversifier les carrières féminines, la réciproque est loin d’être vraie. Les jeunes hommes sont négligés et demeurent sous-représentés dans certains domaines, notamment le secteur des soins et de l’éducation. Farrell préconise ainsi une ouverture des rôles professionnels aux hommes dans ces secteurs, ainsi qu’une répartition plus équilibrée des tâches professionnelles et familiales, afin que les pères puissent consacrer plus de temps à leurs fils.

«Si seulement j’avais un père»

En analysant les tueries de masse dans les écoles américaines, Farrell fait une observation glaçante: presque tous les auteurs de ces crimes ont grandi en l’absence de père. Il rapporte les derniers mots d’un jeune homme avant son passage à l’acte: «I wish I had a father !» Ce cri, étouffé par ceux qui ne voient que stéréotypes et culture machiste, révèle en fait une détresse bien plus profonde: celle du vide, de l’abandon, de l’absence d’un regard aimant qui guide et protège.

Alors, plutôt que de déconstruire intellectuellement le masculinisme comme s’il était la source de tous les maux, pourquoi ne pas promouvoir les modèles masculins positifs – dans la famille, le sport, à l’école? La solution n’est pas d’accabler les garçons ni de les enfermer dans des caricatures de masculinité toxique. Le vrai chemin est ailleurs: croire en eux, jouer avec eux, leur offrir des repères solides afin qu’ils construisent leur identité sans la violence comme unique réponse à leur angoisse. Les garçons ont besoin de sécurité ontologique (selon la formule du psychiatre britannique Ronald Laing), d’inspiration et de lumière, non de déconstruction identitaire culpabilisante et humiliante.

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Farrell raconte un échange marquant avec John Lennon, au milieu des années 70. Le musicien lui confie qu’il avait longtemps négligé son fils Sean avant de prendre conscience de l’importance de leur lien et de réduire ses tournées pour lui consacrer plus de temps. C’est ainsi qu’il dit avoir enfin saisi la véritable signification de la chanson prémonitoire des Beatles,
All you need is love (1967). Hélas, quelques années plus tard, Lennon est assassiné par Mark David Chapman, un homme marqué par la violence et l’absence de son propre père. Cruelle ironie: celui qui chantait que «tout ce dont nous avons besoin, c’est d’amour», et qui venait de redécouvrir le devoir et le bonheur d’être père, tombe sous les balles d’un homme privé du sien.


Commentaire

Warren Farrell propose une analyse à contre-courant des idées contemporaines. Il ne s’agit pas de nier la masculinité ni de la dissoudre, mais de la rendre vertueuse et engagée. Les garçons ont soif de sens, de projets, de créativité, et d’un cadre qui évite la culpabilisation, sous peine de dérives. En fait, le meilleur remède au masculinisme toxique vient des hommes eux-mêmes et de leur engagement.

Et les femmes? A l’heure où les rôles sont interchangeables, peut-on éduquer sans présence masculine? Farrell n’apporte pas de réponse claire. Jamais il ne minimise ni ne discrédite le rôle des mères dans la crise des garçons. Une mère attentive et engagée peut, dans une certaine mesure ou pleinement, combler l’absence paternelle. En fait, Farrell brosse l’idéal d’une famille soudée, sans rupture ni éloignement. Or les familles évoluent et traversent des crises et bouleversements qui échappent à son modèle. La crise des garçons dépasse ainsi le cadre du foyer et devient un enjeu de société, sans solution simple et immédiate.

Enfin, ces pères qui ne s’engagent pas, ou pas suffisamment, sont-ils prêts à entendre cet appel? Ont-ils le temps, le désir et les capacités de s’investir auprès de leurs fils? Farrell y croit. Après avoir créé de nombreux groupes de parole entre hommes, il sait cependant que le défi est immense et que le combat ne fait que commencer.


Yan Greppin est professeur de géographie et de philosophie au Lycée Denis-de-Rougemont, à Neuchâtel.

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°118).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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