La tentation autoritaire d’abolir les canons esthétiques
Le mouvement body positive aspire à neutraliser les normes de beauté sous couvert de lutte contre les discriminations. Cette approche, poussée à l’extrême comme sous le régime maoïste, prive l’individu de l’élan vital qu’inspire le beau.
Dans la Chine totalitaire de Mao Zedong, qui s’est étendue de 1949 à 1976, la Révolution culturelle mit brutalement fin à l’expression libre de la beauté. Les foules furent contraintes de revêtir un uniforme austère, un masque collectif censé refléter l’idéologie révolutionnaire. Les lignes gracieuses d’un vêtement, la singularité d’une démarche, l’originalité d’une coupe de cheveux ou la subtilité d’un maquillage furent reléguées au rang d’artifices bourgeois.
Pour réduire le corps à un simple rouage au service de la collectivité, le régime maoïste exigea qu’il ne se distinguât plus. Toute mise en valeur personnelle devint suspecte, voire contre-révolutionnaire. Derrière cette uniformité forcée se dissimulait la volonté de dissoudre l’individu dans un idéal commun, au point de lui retirer la possibilité d’être admiré pour sa beauté.
Mao prônait l’égalité absolue en gommant le charme individuel. Au lieu d’ouvrir un accès universel au beau (ce qui aurait été une noble manière de défendre une certaine égalité), le dictateur supprima la beauté elle-même. C’est que cette dernière repose sur une forme d’élévation qui sépare l’exceptionnel du banal. Une distinction qui révèle inévitablement une hiérarchie.
La dérive du mouvement body positive
Cette tension entre l’égalité et la beauté ne se limite pas au passé. Elle trouve un écho dans des courants contemporains, comme la body positivity («positivité du corps»), née aux Etats-Unis à la suite du décès de la sœur de l’écrivaine Connie Sobczak, victime de troubles alimentaires. Cette mouvance prend racine dans une intention louable: encourager un rapport plus sain à son corps, en particulier pour les femmes en surpoids.
Cependant, au fil du temps, cette dynamique a embrassé une logique militante, qui s’inscrit aujourd’hui dans une lutte contre les discriminations. Sa récente évolution vers la body neutrality («neutralité du corps») en témoigne: il ne s’agit plus de voir le corps comme un potentiel objet d’admiration, mais comme un élément strictement fonctionnel, «permettant de vivre, de bouger, de s’alimenter, de partager avec d’autres êtres humains, etc.».
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Le courant cède à la tentation autoritaire lorsque, pour revendiquer une meilleure estime de soi, il demande que les autres renoncent à leurs préférences – en exigeant soit que tous les corps soient considérés comme beaux (body positivity), soit qu’aucun corps ne le soit (body neutrality). Une mutation qui n’est pas sans rappeler l’idéal maoïste d’uniformisation.
Le beau nous appelle à transcender
S’il est légitime de lutter contre les discriminations injustes, faut-il pour autant lutter contre toute discrimination? La beauté est, par essence, affaire de discrimination: celui qui la perçoit distingue, sélectionne et hiérarchise. C’est précisément ce qui est au cœur du vertige que l’on ressent face à une grande œuvre d’art ou à une personne au charme exceptionnel. Leur beauté nous confronte à notre propre médiocrité.
Cette rencontre peut susciter le désir d’abolir le beau – c’est la pulsion nihiliste qui alimente le mouvement body neutral. Mais elle peut aussi inspirer la volonté de s’élever. La beauté n’a pas pour vocation de satisfaire un idéal d’égalité. Au contraire, elle nous offre un aperçu d’un horizon souvent hors de notre portée. L’étouffer, c’est priver l’individu de cet horizon. C’est comme si l’on éradiquait la réussite scolaire au motif qu’elle n’est pas à la même portée de tous. Cette démarche ne produit pas davantage de justice, mais elle nous confisque d’un élan vital, aussi ancien que l’art lui-même.
Si tout se vaut, plus rien ne surprend ni ne subjugue. En abolissant la discrimination esthétique, on n’obtient qu’une anesthésie des sens. Le prince Mychkine de Dostoïevski est tout sauf un idiot quand il déclare que «la beauté sauvera le monde»: il nous rappelle qu’il existe un sentier escarpé, vers lequel il est permis – et même nécessaire – de tendre.
Président de Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.
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