Anouck Saugy: «Mon féminisme ne fait pas la grève»
Anouck Saugy, présidente des Femmes PLR du canton de Vaud, a refusé de se rendre à la Grève féministe en juin dernier. Autrefois uni autour d’une cause commune, ce mouvement est devenu, selon elle, une force de division.
Symbole du mouvement féministe, le 14 juin est, depuis 2019, un jour de grève pour de nombreuses femmes en Suisse. Fiscaliste et conseillère communale à Lausanne, Anouck Saugy a dénoncé ce qu’elle considère comme les dérives de cette manifestation. Son texte est devenu viral. Dans cet entretien pour Le Regard Libre, la libérale-radicale répond aux critiques qu’elle a reçues de la part de certains lecteurs et partage sa vision du féminisme, qui mise sur l’unité et l’action concrète plutôt que sur la lutte contre le patriarcat. Elle estime d’ailleurs qu’en Suisse, «les femmes ont désormais toute leur place en politique».
Le Regard Libre: Le 14 juin dernier, vous avez décidé de ne pas participer à la Grève féministe. Pourquoi?
Anouck Saugy: Fondamentalement, le concept de faire grève, ce n’est pas en adéquation avec mes valeurs. Bloquer une ville, ça me dérange. Qu’on bloque des axes de circulation, qu’on empêche des gens de travailler ou de répondre à d’autres urgences, je ne peux pas l’accepter. En ce qui concerne la grève des femmes, les discours me paraissent aujourd’hui très agressifs, les slogans parfois haineux, les images violentes. On a l’impression que c’est la guerre, qu’il faut se battre, que les femmes sont des victimes… Je ne m’y retrouve pas du tout. Et puis, la lutte contre le patriarcat, ce n’est pas une obsession pour moi.
Vous avez exprimé vos critiques à l’égard de la Grève féministe dans un article paru dans 24 heures. Vous y écrivez qu’à l’origine, ce mouvement s’intéressait à l’égalité entre les hommes et les femmes, mais qu’aujourd’hui, il a dévié sur d’autres sujets.
En effet. Si l’on regarde les slogans et revendications de cette grève, j’ai l’impression qu’ils concernent relativement peu les femmes par rapport à ceux de 1991 (ndlr: année de la première grève des femmes en Suisse). Aujourd’hui, toutes les minorités se sont greffées à cette journée du 14 juin. Je ne dis pas que les causes que ces minorités défendent ne sont pas louables, mais je pense que la femme mérite encore d’avoir sa propre journée. C’est la grève des femmes, pas la grève des minorités. Cela est sûrement dû au fait que la Grève féministe est un mouvement important, et qu’il y a une volonté de «faire bloc». Mais je ne pense pas que ce soit une bonne approche.
Les partisans de l’intersectionnalité soutiennent pourtant que le féminisme ne peut pas être dissocié d’autres formes de discrimination que subissent certaines femmes (comme le racisme, par exemple), car cela reviendrait à les exclure du mouvement. Selon cette logique, votre approche du féminisme serait réservée exclusivement aux femmes blanches et aisées.
D’un côté, je comprends que l’on risque de ne pas prendre en compte les problèmes spécifiques de certaines femmes si l’on se concentre uniquement sur la question du sexe. Mais d’un autre côté, j’ai l’impression qu’on finit par diluer le message principal, qui est l’expérience commune d’être une femme. Je pense qu’il est essentiel de garder ce thème central et de ne pas tout mélanger. A force d’ajouter des critères, on finit par diviser les femmes, car on se concentre davantage sur leurs différences que sur ce qui les unit. Par exemple, dans les revendications actuelles, on trouve des prises de position sur des conflits armés. Est-ce vraiment nécessaire? C’est là où je me dis que le mouvement a perdu de vue son objectif principal, qui devrait être notre dénominateur commun.
Quelles ont été les réactions à votre article ?
Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est le soutien de nombreuses femmes de tous les âges – y compris des jeunes – qui m’ont remerciée d’avoir dit tout haut ce qu’elles pensent tout bas. J’ai aussi reçu le soutien d’hommes, rassurés de voir que des femmes ne se retrouvent pas dans le discours féministe dominant, car ils ont le sentiment de ne pas pouvoir exprimer leur opinion lorsqu’elle diverge de ce dernier. Quant aux critiques, elles ont été relativement rares, mais certains lecteurs m’ont reproché de ne pas être solidaire du mouvement, en insinuant que je fais partie des «dominants» et que je ne peux donc pas comprendre les luttes des minorités. D’autres ont dit que je manquais de courage parce que je ne faisais pas grève. Je pense au contraire, sans vouloir me jeter des fleurs, qu’exprimer mon désaccord avec ce mouvement demande aussi du courage.
Abandonner la Grève féministe aux militantes les plus radicales, n’est-ce pas tout de même une forme de capitulation?
Pour moi, la grève ne résout rien à la cause. Oui, il y a des revendications légitimes, mais à la fin de la journée, les gens rentrent chez eux, et rien de tangible n’en ressort. Ce que je trouve important, c’est de s’investir dans des changements réels, plutôt que de descendre dans la rue pour dénoncer ce qui ne va pas. Je préfère des actions concrètes, comme soutenir des réformes politiques qui ont un impact direct sur la vie des femmes, notamment en matière de prévoyance professionnelle ou d’imposition individuelle.
Vous préconisez d’agir par le travail et l’action politique. Or, les grévistes descendent dans la rue précisément parce qu’elles pensent que le patriarcat les empêche de progresser dans leurs carrières. En tant que cadre d’entreprise et élue à Lausanne, ne vous êtes-vous jamais sentie discriminée par rapport à vos collègues masculins?
Je ne pense pas. J’ai peut-être eu de la chance par rapport à mon parcours et mon caractère, mais je n’ai jamais laissé le fait d’être une femme m’empêcher d’accomplir quoi que ce soit. Toutes les promotions que j’ai obtenues sont dues à mon travail et à mes compétences, pas à des quotas ou à mon sexe. Sur le plan politique, quand j’ai rejoint le PLR en 2020, j’ai rapidement exprimé mon désir de figurer sur la liste pour le Conseil communal de Lausanne, et j’ai été élue en six mois. Ce succès, je le dois à une bonne campagne, à mes réseaux et à mon engagement. D’ailleurs, au Conseil communal de Lausanne, nous avons plus de femmes que d’hommes parmi les élus, tous partis confondus. Au sein du PLR, nous sommes paritaires avec 21 sièges, ce qui montre bien qu’en Suisse, les femmes ont désormais toute leur place en politique.
Les quotas, justement, qu’en pensez-vous?
Je suis plutôt défavorable aux quotas. Il faut que les bonnes personnes soient aux bons postes, et cela doit se faire sur la base du mérite. Je trouve génial de voir des femmes cadres ou à la tête d’entreprises, qui donnent envie à des femmes plus jeunes de se lancer dans la finance ou l’ingénierie. Mais il faut que ce soit réel. Le danger avec les quotas, c’est qu’ils décrédibilisent la position des femmes. Les gens sont amenés à penser qu’une femme est là uniquement à cause d’un quota, même si ce n’est pas forcément le cas. Cela peut aussi semer le doute chez la femme en question, qui pourrait se demander si elle a vraiment été choisie pour ses compétences ou simplement parce que c’est une femme.
Cela a été longtemps plutôt l’inverse et peut-être est-ce encore parfois le cas aujourd’hui…
Certes, dans les structures très hiérarchiques dans lesquelles j’ai évolué, il y a moins de femmes au sommet. Mais le monde change, et elles arrivent. Il faut leur laisser le temps de gravir les échelons. Forcer ce processus par des quotas, c’est introduire quelque chose d’artificiel. Je comprends aussi que tout le monde n’ait pas l’ambition de gravir les échelons. Certaines femmes préfèrent travailler à temps partiel pour concilier leur vie de famille et leur carrière, et c’est tout à fait respectable. Mais globalement, en Suisse, toutes les portes nous sont ouvertes, contrairement à ce que prétendent les discours victimaires de la grève. Cela demande du travail et du temps, mais il faut que les femmes s’investissent à tous les niveaux de la société et dans tous les domaines. Qu’il s’agisse de l’agriculture, des postes de direction, de la tech et de l’intelligence artificielle, il est crucial que les femmes soient présentes partout. C’est en participant activement à ce monde en mutation que les femmes pourront s’y assurer une place dans le futur.
Que dites-vous aux femmes qui, comme vous, ne se reconnaissent plus dans la Grève féministe, mais qui veulent quand même s’engager pour cette cause?
Que ce n’est pas grave de ne pas se reconnaître dans la Grève féministe, et qu’il n’y a rien de mal à ne pas vouloir y participer. C’est important de rappeler qu’il existe d’autres femmes qui ne se sentent pas en phase avec ce discours, et que cela ne remet pas en question leur engagement féministe. Il y a mille façons d’être féministe, tout comme il y a mille façons d’être femme. L’essentiel est de trouver la manière qui résonne avec soi. Et tout le monde n’a pas besoin de s’engager en politique. Personnellement, je connais beaucoup de femmes qui font des choses extraordinaires dans leur quotidien, à leur niveau, sans forcément passer par l’action publique.
De nombreux hommes pensent comme vous, mais se sentent moins légitimes à critiquer les dérives que vous décrivez. Que leur dites-vous?
Il est important de rappeler que les hommes ne sont pas des méchants. Cette lutte contre le patriarcat tend à attaquer les hommes en bloc, alors qu’il y en a beaucoup qui sont formidables. Je suis entourée d’hommes géniaux, qui soutiennent leurs partenaires, voire réduisent leur temps de travail pour s’occuper des enfants, et qui permettent à leurs compagnes de poursuivre leur carrière. C’est un changement qu’on ne voyait pas autrefois. Il n’y a pas besoin d’être une femme pour ressentir une injustice. Les inégalités, qu’elles concernent les hommes ou les femmes, sont perceptibles par tous. La grève féministe, telle qu’elle est aujourd’hui, se cherche un ennemi, et cet ennemi est souvent l’homme. Pour moi, il n’y a pas d’ennemi, il y a simplement des imperfections à corriger. Je préfère voir le féminisme comme un état d’esprit, la fierté d’être femme, tout en restant avant tout attachée à des valeurs humanistes.
Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com
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