De la singularité artistique au formatage de la pensée

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 June 2025 · 0 commentaire

L’un des membres de notre rédaction a récemment essuyé un refus définitif au sein d’une école d’art. Son travail a été jugé comme étant insuffisamment imprégné d’un certain type de discours «critique». Son témoignage vaut avertissement.

1er avril 2025. Le jury convoqué par l’Ecole nationale supérieure de photographie d’Arles rend sa décision: refus. Face à cette élimination catégorique, n’ayant pas même atteint le seuil de réussite partielle qui m’aurait permis de revoir ma copie et de me représenter à l’examen, il ne me reste plus qu’à prendre acte de mon incompétence.

Quelques mois plus tôt, sur dossier, j’avais passé le concours d’entrée du programme de validation des acquis et de l’expérience (VAE) de cette école française, qui vise officiellement à certifier le niveau de praticiens ayant développé une activité, un propos et des compétences artistiques hors cursus. En tant que détenteur d’un titre professionnel de plus basse extraction, je convoitais l’obtention d’un diplôme supérieur pour m’ouvrir les portes de l’enseignement ou d’une requalification au bénéfice du titre de master décerné.

Il s’agissait également de me confronter aux logiques, aux pratiques et aux discours de l’art conceptuel, à destination duquel sont formés les étudiants. Bien que je convoque cette approche dans nombre de mes productions, j’entretiens un rapport sceptique à l’égard du milieu qui la porte au pinacle, en termes analytiques et philosophiques. En tout état de cause, ses représentants étant en position hégémonique dans les hautes écoles et les institutions muséales d’art contemporain, il fallait passer par là.

Une nouvelle forme d’académisme artistique

L’objectif du programme de VAE et plus généralement celui de l’école, consiste à démontrer sa capacité à articuler et défendre une thèse artistique, à l’inscrire dans le champ de l’histoire de la photographie, de l’art, ou de tout autre domaine de connaissance théorique, en convoquant un système de référencement et de sources bibliographiques. Un exercice principalement rhétorique, sanctionné par un examen écrit et oral qui, selon les termes de la maison, vise à juger d’une pratique artistique singulière, s’inscrivant dans le sillage d’une famille théorique et artistique, et faisant état d’un positionnement politique. Quoique circonspect à l’idée de ce critère, je me mis au travail avec curiosité et sincérité.

Jusqu’au jour de ma rencontre avec le jury, aucun préavis de tempête ne fut émis par l’appareil d’encadrement. Au contraire, les deux mentors externes dépêchés par l’école pour accompagner l’élaboration de mon travail n’avaient plus guère de critiques essentielles à formuler sur la version écrite de mon mémoire qu’ils jugeaient «claire, logique, bien argumentée, intéressante et agréable à lire». Les commentaires issus de l’examen à blanc firent état de constats similaires, bien qu’ils pointassent une proportion de références par trop «classiques», et m’invitaient à intégrer des apparentements «plus personnels» pour appuyer la dimension singulière de ma démarche. Ce que je fis avant de rendre ma copie et de passer l’oral quelques semaines plus tard.

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Je présentais en priorité le projet intitulé «De la représentation des Alpes en Suisse» (voir Le Regard Libre N˚ 115), qui propose une critique nuancée de l’héritage des esthétiques du sublime et du romantisme dans les conceptions paysagères et identitaires helvétiques, en considérant les schémas de représentation comme faisant partie intégrante de la réalité. Selon mes propres termes, «je ne conçois pas de renier l’héritage de ces codes, qui ont leurs qualités, mais faire place à d’autres aspects», sur le principe de «concevoir l’idée de vérité comme étant duale, et qu’elle doit être abordée par la dialectique en juxtaposant des points de vue contradictoires».

Le retour fut cinglant : «Manque d’ancrage dans un cadre critique, absence de fondements théoriques et de prise de recul sur les enjeux abordés», «approche critique pas mise en évidence». Qu’a-t-il bien pu advenir pour que le jury d’examen représentant l’école et le milieu de l’art contemporain sanctionne ma démarche d’une fin de non-recevoir?

La postmodernité à l’œuvre

Premièrement, ce qui apparaît en introduction de la note d’évaluation et en équilibrage aux récriminations susmentionnées, c’est une insistance notoire portée sur l’aspect formel de mes productions : «Le jury reconnaît la qualité technique des images présentées, toutefois…», «Bien que la qualité technique des images produites soit manifeste…» En résumé, mon travail est qualifié de performance visuelle superficielle.

La notion esthétique, ou plus encore celle de beauté, sont abordées avec la plus grande méfiance par l’art conceptuel, qui y voit le danger d’une échelle de valeurs arbitraire et potentiellement autoritaire, ou au contraire, une antichambre aux bas instincts esthétisants de la culture de masse.

L’aspect classique de mon imagerie – en ce qu’elle vise l’harmonie des lignes et des formes, la maîtrise de la composition, de l’éclairage ou de la couleur dans un style partiellement hérité du classicisme – s’avère un désavantage à l’égard de ces conceptions, dans la mesure où il rappelle un pan de l’histoire de l’art supposément révolu. Qu’une œuvre dotée d’une forme agréable à l’œil puisse également être porteuse d’un fond réflexif actualisé, que je puisse assumer une approche classique à dessein et avec recul de façon à critiquer la prétention des contre-esthétiques et la banalisation de l’art par la postmodernité, que je puisse appeler à la résurgence d’une réflexion esthétique dans l’idée de reconnecter l’époque à la notion d’Histoire pour sortir de l’impasse dans laquelle l’art institutionnel actuel contribue à nous maintenir depuis les années 60, n’a pas même effleuré l’esprit prétendument critique de mes appréciateurs.

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Pourtant, l’art conceptuel tolère le référencement ou l’utilisation de l’esthétique classique, à condition toutefois d’y apposer un métadiscours de réprobation marxisant, qui consiste à dénoncer un artifice ayant été au service des systèmes de pouvoir et d’oppression.

Ce qui m’amène au deuxième point. A quel type de fond, de dimension critique ou d’ancrage théorique fait référence l’art contemporain ou conceptuel, du moins dans son acception institutionnelle?

En l’occurrence, la valeur d’un propos artistique semble estimée à l’aune de son alignement sur l’une ou l’autre des théories critiques. Ces dernières trouvent leur origine dans l’école de Francfort, dont les figures fondatrices Theodor W. Adorno et Max Horkheimer ont grandement influencé la critique sociale, et nourri par la suite la pensée postmoderne de Foucault ou de Derrida. Aujourd’hui, ces héritages se retrouvent dévoyés à des fins militantes par les courants d’émancipation identitaires et intersectionnels, qui vont parfois jusqu’à pratiquer la culture de l’annulation.

Sans entrer en matière à leur propos, il convient de souligner le fait que ces thèses ne sont pas issues des théories de l’art. Comment se fait-il que le domaine artistique – dont les fondements esthétiques propres sont d’origine philosophique – comme beaucoup d’autres, en soit arrivé à concevoir sa raison d’être par l’intermédiaire et la domination d’une intellection exogène?

Trouble obsessionnel sociopolitique

Lorsque, à l’oral, on m’interrogea en dernière instance et avec inquiétude sur la nature du processus critique à l’origine de ma démarche, je répondis peu ou prou «que mon champ critique ne se positionnait pas sur le plan sociopolitique, mais ontologique». Que, «bien que je les considère, il se concevait en marge des objets photographiques contemporains communs, tels que la fonte des glaciers et de l’émoi qu’ils suscitent; car je les situe dans le registre des conséquences de la représentation paysagère et non dans celui de ses causes». Aussi, «qu’en sujet de l’esthétique nietzschéenne, je ne soutenais pas de positionnement moral».

Refuser de servir la vulgate négativiste d’une condamnation univoque du capitalisme, des méfaits du tourisme de masse, de l’exploitation des ressources, de la responsabilité anthropique dans le contexte de l’urgence climatique, ou de la faute originelle de la culture occidentale face aux déboires de l’humanité m’a probablement positionné en posture blasphématoire, ou, pire encore, de supposée candeur. En l’absence d’une forme d’engagement adéquate et attendue, ma conception de l’art et mon travail furent jugés hors sujet et sans intérêt. Du moins, incompatibles à l’obtention d’un titre de master en photographie contemporaine, et sans perspective de rattrapage.

En vérité, l’enjeu de ce programme académique ne se situe pas dans la validation de compétences, mais dans un procédé d’adoubement institutionnel et idéologique. Qu’une société pratiquant un intellectualisme de façade et fonctionnant en vase clos s’estime légitime à pointer les structures de domination systémiques aux frais du contribuable, et être en position de prodiguer des jugements de valeur en se réclamant des théories critiques est tout bonnement orwellien.

Photographe professionnel et auteur, Nicolas Brodard est membre de la rédaction du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: nicolas.brodard@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré du dossier «Quand les élites sont irresponsables», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°117).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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