Vers un nouvel ordre géopolitique mondial
Le Regard Libre N° 84 – Antoine Bernhard
La géopolitique nous apprend une chose: les pays ont des intérêts, qui s’organisent selon un certain ordre mondial. Cet ordre se redéfinit constamment, surtout lors de crises comme des guerres. Les différents Etats et forces en présence avancent leurs pions pour s’arroger la meilleure place possible au sein de cet ordre, en fonction de leurs intérêts. C’est là en quelque sorte le mode de fonctionnement fondamental des relations internationales, secouées par la crise actuelle. Eclairage sur quelques enjeux géopolitiques majeurs autour de la guerre en Ukraine.
On le dit souvent, la première victime de la guerre est la vérité, car «guerre moderne» est synonyme de «guerre de la communication» et «guerre des images». Il faut reconnaître que l’Ukraine, malgré son infériorité sur le plan des moyens militaires, s’est montrée bien plus habile que la Russie dans cet exercice. La propagande de guerre ukrainienne se répand sans peine en Europe – comme la fausse histoire des gardes-frontière morts «héroïquement» sur l’île des Serpents – alors que les informations russes sont systématiquement – à juste titre – mises en doute, disséquées, décortiquées, etc.
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Ce «chaos de l’information», propre à la guerre, rend très difficile un suivi fiable des événements en temps réel. Il est néanmoins deux éléments que nous pouvons d’ores et déjà analyser: le contexte qui a précédé la crise, et ses conséquences possibles ou probables. La guerre d’Ukraine annonce assurément une redéfinition majeure des rapports de force entre puissances dans le monde, ce qui explique les postures très diverses adoptées par les différents pays ou groupes de pays. Mais avant tout, elle marque une nouvelle étape sans précédent dans la guerre d’influence que se font la Russie et les Etats-Unis – les deux plus grandes puissances nucléaires mondiales – sur le sol européen.
Des zones d’influence concurrentes
La zone d’influence d’une puissance peut se définir comme un ensemble de pays, et donc de territoires, plus ou moins alliés avec elle lui permettant de porter la menace et la dissuasion le plus loin possible, tout en lui offrant une zone de forte collaboration dans divers domaines. Une zone d’influence trouve principalement ses bases sur une forte intégration économique, des institutions multilatérales communes, des valeurs et des intérêts partagés, mais surtout des alliances stratégico-militaires. L’outil d’influence principal de l’URSS fut jusqu’en 1991 le pacte de Varsovie. Pour les Etats-Unis, ce fut et c’est encore l’OTAN qui a non seulement continué d’exister après 1991, mais s’est agrandie vers l’est, accroissant au passage la sphère d’influence américaine.
Aujourd’hui, la Russie de Vladimir Poutine tend à reconstituer sa zone d’influence: «un espace fondé sur un projet d’intégration coïncidant largement avec l’Union soviétique et naturellement dominé et guidé par Moscou», comme l’affirment les géopolitologues Alexandre Del Valle et Jacques Soppelsa dans leur récent ouvrage La mondialisation dangereuse: vers le déclassement de l’Occident. Dans ce dispositif, l’Ukraine est une pièce essentielle, car «elle permet à la Russie de redevenir une puissance eurasienne [en se projetant] à la fois sur la mer Noire, la Méditerranée orientale et l’Europe centrale et balkanique.» Etant une puissance continentale qui partage ses frontières avec quatorze autres pays, la Russie attache également une importance particulière à constituer une zone «tampon» lui garantissant que des forces hostiles ne peuvent pas avancer leurs armes et leurs troupes jusqu’à ses frontières.
Pour les Etats-Unis, l’Ukraine revêt aussi une importance cruciale: elle permet de contenir la progression russe. L’Ukraine est en quelque sorte un «game-changer» en Europe, comme le dit le média en ligne spécialisé en géopolitique Terra Bellum. Cela signifie que «son appartenance à une sphère d’influence ou l’autre fait basculer l’équilibre des puissances». Et cet équilibre se joue en gros entre le bloc atlanto-américain à l’ouest et le bloc russe à l’est. «Tantôt, précise Terra Bellum, la Russie apparaît comme vulnérable si l’Ukraine tombe dans la sphère otanienne, tantôt c’est l’Union Européenne par exemple qui paraît bien plus vulnérable face à une Russie qui pose définitivement un pied en Europe.»
De plus, l’hyperpuissance américaine, qui cherche depuis la fin de la guerre froide à maintenir son hégémonie mondiale, déploie une stratégie consistant à «diviser pour mieux régner». Cette doctrine – développée surtout par le très connu Nicholas Spykman – lui a permis de «contenir» l’URSS pendant la guerre froide. Aujourd’hui, il est important pour les Etats-Unis de lutter contre tout rapprochement entre la Russie et l’Europe occidentale, car une telle alliance serait susceptible de conférer au continent européen une véritable souveraineté stratégique, diminuant en même temps les leviers d’influence américains sur le Vieux Continent.
Cela explique l’hostilité américaine à l’égard du projet de gazoduc Nord Stream 2, qui aurait permis un acheminement sûr et conséquent de gaz russe en Allemagne, tout en contournant l’Ukraine instable par la mer Baltique. Plus généralement, les Américains voient d’un très mauvais œil la dépendance généralisée de l’Europe à l’égard de la Russie en ce qui concerne le gaz (55% des importations en ce qui concerne l’Allemagne, 47% pour notre chère Suisse, et même 100% en Estonie, Lettonie et Bulgarie par exemple). Les Etats-Unis préféreraient que le Vieux Continent se fournisse en gaz de schiste américain ou provenant du Moyen-Orient – sous influence américaine.
Le nouvel ordre mondial
Il y a donc deux «projets» pour l’Ukraine dans cette guerre d’influence. D’un côté, les Russes veulent un Etat ou neutre ou acquis à la cause russe – avec la garantie que l’Ukraine n’adhère jamais à l’OTAN. De l’autre, l’OTAN, et donc les Américains, veulent un pays souverain qui puisse choisir librement sa sphère d’influence selon le droit international. Ces tensions externes, couplées aux tensions internes ukrainiennes avec la guerre du Donbass notamment, constituent une partie du contexte géopolitique dans lequel s’inscrit la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine.
Cette décision – qui montre un dirigeant russe déterminé à imposer sa solution unilatéralement – a stupéfait le monde entier, en particulier de nombreux spécialistes et analystes parmi les plus éminents. Pascal Boniface, fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, auteur de nombreux ouvrages et géopolitologue reconnu, l’a reconnu dans une vidéo postée sur sa chaîne Youtube quelques jours après le début du conflit: «Je dois admettre avec modestie que je me suis trompé. […] Je croyais que Poutine bluffait pour obtenir l’avantage politique.»
Une décision lourde de conséquences
Quelques semaines après le déclenchement de la guerre, nous ne mesurons pas encore les énormes conséquences qu’elle aura sur le long terme. Il est difficile de dire à l’heure d’écrire ces lignes – début mars 2022 – qui sortira véritablement vainqueur de cette guerre sur le plan stratégique. Poutine aura assurément obtenu des garanties qu’il n’aurait pas obtenues autrement, comme la démilitarisation probable de l’Ukraine et l’impossibilité définitive qu’elle adhère à l’OTAN – en tout cas dans sa configuration actuelle. Il aura aussi montré aux Américains que ces derniers ne sont plus les seuls à «faire le monde». On a vu, lors du vote à l’ONU le 2 mars 2022 au sujet d’une résolution exigeant l’interruption de l’intervention russe en Ukraine, plusieurs puissances nucléaires importantes, comme l’Inde, la Chine et le Pakistan, s’abstenir. Les BRICS de façon générale, comme le Brésil de Bolsonaro, adoptent une posture plutôt neutre à l’égard de la Russie, loin de s’aligner sur les condamnations européennes et américaines.
En montrant les muscles, la Russie cherche également à mettre à l’épreuve le statut d’hyperpuissance américain. Elle montre qu’elle n’hésite plus à intervenir hors de ses frontières pour assurer ce qu’elle considère comme étant sa sécurité, elle rappelle sa puissance de frappe nucléaire, elle s’arroge un accès plus sûr aux océans et elle avance ses pions dans l’espace (comme l’a montré le test l’an dernier d’un missile anti-satellite). La Russie montre au monde entier qu’elle a désormais toutes les armes d’une véritable superpuissance. De plus, en actant son orientation vers la Chine et l’Asie, elle semble prête à se passer définitivement de l’Occident sur tous les plans, ce qui diminuera progressivement l’impact des sanctions économiques.
Les Etats-Unis tirent leur épingle du jeu
Si cynique que cela puisse paraître, les Américains peuvent tirer un grand parti de cette déflagration sécuritaire qu’est la guerre d’Ukraine, principalement dans leur volonté de réorienter leur force vers la confrontation avec la Chine. En effet, le continent européen est désormais durablement brisé entre d’un côté la Russie et l’UE de l’autre. L’Europe va ainsi probablement se défaire peu à peu de sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie. De plus, l’OTAN, en tant qu’alliance militaire, est totalement relégitimée grâce à la nouvelle menace russe. C’est un renforcement considérable de la sphère d’influence des Américains, qui ont tout le loisir désormais de faire face au challenger chinois dans le Pacifique.
Ajoutons que les Etats-Unis ne seront pas touchés aussi fortement que l’Europe par la guerre et les contre-sanctions russes. Ils n’auront pas à gérer une vague migratoire arrivant d’Ukraine sur leur territoire, et les sanctions économiques ne toucheront pas aussi fortement son économie, puisqu’ils ne dépendent par exemple qu’à 8% du pétrole russe, contre 30% pour l’Europe, qui paiera sans doute le prix le plus fort. Son économie sera déstabilisée et elle devra entre autres relever le défi d’accueillir les millions de réfugiés ukrainiens. Des tensions internes pourront aussi surgir dans les prochaines années, puisque l’Allemagne annonce un plan de modernisation de son armée de 100 milliards d’euros – du jamais vu depuis 1945 et un retournement complet de sa politique. Ce qui, à terme, bouleversera l’équilibre des puissances en Europe et au sein de l’OTAN.
C’est un nouveau monde qui s’annonce, de plus en plus multipolaire, dans lequel l’hyperpuissance américaine sera de plus en plus mise à mal. Un défi majeur se présente à l’Europe – qui pour le moment semble montrer une grande unité – si elle ne veut pas tomber peu à peu dans l’insignifiance: celui de trouver sa propre voie, ni russe, ni américaine, ni chinoise. C’est pour cette raison que les décisions prises aujourd’hui auront un poids tout particulier dans les années à venir, et posent d’ores et déjà les fondations d’un nouvel ordre géopolitique mondial.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
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