Turquie: une politique extérieure complexe

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écrit par Sébastien Lapaire · 03 June 2023 · 0 commentaire

En quête de reconnaissance internationale depuis plusieurs années, Recep Tayyip Erdogan, fraîchement réélu à la tête de la République de Turquie, conduit son pays sur la voie d’une politique extérieure ambigüe.

Le monde entier scrutait la Turquie dimanche dernier, 28 mai. Un second tour inédit des élections présidentielles occupait les esprits. Après déjà vingt ans de règne, Recep Tayyip Erdogan a été reconduit pour un nouveau mandat de cinq ans, avec plus de 52% des votes. Pour la première fois, les élections ont été plus compliquées pour le leader turc, qui a dû faire face à une opposition unie pour l’occasion dans une coalition bigarrée, rassemblée derrière le candidat Kemal Kiliçdaroglu.

La situation du pays n’en est pas moins difficile. La livre turque baisse continuellement et l’inflation se fait ressentir depuis cinq ans. Le terrible tremblement de terre du 6 février dernier n’a pas arrangé la condition des foyers turcs. Ils sont désormais plus de 10 millions à vivre sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte intérieur précaire, le dirigeant garde la tête haute en proposant aux Turcs un projet de puissance: Erdogan souhaite faire de la Turquie un acteur incontournable des relations internationales. Une ambition qu’Erdogan martelait en 2022, alors que la Russie déclenchait son invasion de l’Ukraine: «La Turquie et le peuple turc devront, si Dieu le veut, laisser leur marque sur le XXIe siècle.»

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Il faut dire que le conflit en Ukraine a offert une sérieuse opportunité au gouvernement turc de jouer de la position ambivalente du pays. Intégrée à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) depuis 1952, la Turquie en est désormais un membre atypique. Erdogan n’a certes pas tergiversé au moment de condamner l’invasion russe à l’instar des autres membres de l’Alliance atlantique, mais Erdogan a refusé de s’aligner sur les sanctions occidentales. Il fournit des armes – principalement des drones – à l’Ukraine, tout en continuant de commercer avec la Russie.

Comme lors de l’annexion de la Crimée en 2014, Ankara se profile en tant que médiateur, loin des positions belliqueuses occidentales. A titre d’exemple, des diplomates turcs ont reçu des délégations ukrainiennes et russes pour tenter de trouver un accord de paix en mars 2022, sans succès néanmoins. Depuis, la Turquie n’a pas cessé de s’impliquer, jusqu’à parvenir, en juillet dernier, à faire signer un accord portant sur l’exportation des céréales ukrainiennes par les belligérants. Le corridor maritime mis en place est supervisé par les autorités turques, qui vérifient que les navires contiennent seulement du blé et ne servent pas à la guerre. Autre illustration: les diplomates turcs occupent également une place prépondérante dans les négociations concernant les échanges de prisonniers entre les deux camps.

Moscou-Ankara, jeu de dépendances

Depuis la fin de la guerre froide, la Turquie a largement renforcé ses relations avec le Kremlin. A tel point que les échanges commerciaux entre les deux pays représentaient 34,7 milliards de dollars en 2021, soit plus de 4% du PIB turc. La Turquie est très prisée par les touristes russes: sept millions chaque année. En ce qui concerne l’énergie, Ankara est très dépendante de la Russie: 45% de son approvisionnement en gaz est russe, et Rosatom – entreprise publique russe – a construit et inauguré la première centrale nucléaire turque le 27 avril dernier.

Lors d’une discussion en visioconférence entre Erdogan et Poutine à cette occasion, le président russe a témoigné de bons rapports entre les deux pays: «Cette cérémonie montre que le gouvernement turc et le président, personnellement, accordent une grande attention au développement des relations russo-turques dans tous les domaines». Cette importante dépendance énergétique constitue un véritable motif au refus d’Ankara de suivre les sanctions occidentales.

Erdogan dispose lui aussi de différents leviers. La Convention de Montreux, signée en 1936, attribue à la Turquie le contrôle de la circulation dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore. Ceux-ci relient la mer Egée, la mer de Marmara et la mer Noire. Le texte stipule qu’en cas de conflit ou menace, la Turquie est en droit d’empêcher le transit à tout navire de guerre étranger. Cette mesure confère aux dirigeants turcs le pouvoir de décision, leur permettant éventuellement de restreindre l’accès de la flotte de l’armée russe à la mer Noire. Dans le cadre de la guerre en Ukraine, aucun des deux belligérants n’est autorisé à emprunter ces détroits à des fins militaires. En avril 2022, Ankara a fermé son espace aérien aux avions civils et militaires russes au-dessus de son territoire pour une durée de trois mois. Ceux-ci devaient alors contourner la Turquie pour assurer les liaisons avec la Syrie, alliée du Kremlin.

Processus d’Astana

La Syrie est un élément clef de la géopolitique turque. La Russie a soutenu militairement, dès 2015, Bachar el-Assad, mal-emprunté dans une guerre civile dévastatrice. La Turquie soutenait quant à elle les groupes rebelles, en opposition au régime de Bachar el-Assad. Le but turc était d’aider les rebelles à renverser le gouvernement afin d’empêcher l’accroissement de l’influence kurde sur le territoire syrien. Erdogan y a mené plusieurs opérations militaires ces dernières années pour limiter l’expansion de l’Etat islamique, mais surtout pour affaiblir encore les milices kurdes, de peur qu’elles ne ravivent des mouvements séparatistes sur le sol turc.

Il y a donc des conflits d’intérêts turco-russes dans la région. Un avion de combat russe a même été abattu par l’armée turque en 2016. Malgré les controverses, les deux pays ont favorisé la désescalade, loin d’entrer dans une logique d’affrontement. Face à ces priorités divergentes, les différents acteurs internationaux influents dans la guerre civile syrienne ont ouvert des discussions et ont été capables de tomber d’accord. En 2017, la Russie, l’Iran et la Turquie ont paraphé l’accord d’Astana, délimitant des zones de cessez-le-feu. Une façon pour la Turquie de défendre ses propres intérêts sécuritaires.

Membre récalcitrant de l’OTAN

La guerre en Ukraine est un test majeur pour l’OTAN. Par son soutien indéfectible au gouvernement de Zelensky, l’Alliance est confrontée pour la première fois depuis longtemps à un véritable conflit armé conventionnel. Son opérationnalité et sa cohésion sont par conséquent mises à l’épreuve, et la Turquie y joue un rôle décisif. L’Alliance transatlantique a successivement vu les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède, jusque-là neutre. L’adhésion de cette dernière est toujours bloquée par les veto turc et hongrois. La principale raison du refus turc s’explique par la présence de membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) en Suède, considéré par Ankara comme un groupe terroriste et que la Suède refuse d’extrader.

Aussi, la Turquie représente la deuxième armée en effectifs de l’Alliance, derrière les Etats-Unis. Elle a été intégrée en 1952 grâce à une candidature soutenue par le gouvernement américain, désireux de contrôler les détroits menant à la mer Noire, et d’avoir des bases aériennes proches du territoire soviétique. La Turquie héberge depuis une cinquantaine de bombes nucléaires américaines sur son sol.

Dans ce contexte, la particularité de la politique étrangère turque réside dans son ambivalence. Depuis 2010, elle a mis en place un partenariat stratégique avec l’Ukraine qui se caractérise par une coordination permanente, et des rencontres très fréquentes des dirigeants. En parallèle, la Turquie a acquis en 2019 des systèmes de défense aérienne russe S-400, ce qui a provoqué l’ire des Etats-Unis et des autres membres de l’OTAN. Les relations se sont dégradées, et la Turquie a été exclue du programme d’avions de combat F-35 en rétorsion. Dorénavant, l’administration américaine envisage de livrer à la Turquie des avions de combat F-16V modernisés afin de faciliter l’adhésion de la Suède à l’Alliance. La Turquie semble donc pratiquer un double jeu qui n’est pas du goût de tous ses alliés.

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La Turquie entretient de plus des relations délicates avec la Grèce – également membre de l’OTAN – au sujet de l’indépendance de Chypre, mais aussi des réserves de gaz dans la mer Méditerranée se situant entre les deux pays. Ce à quoi il faut ajouter que la Turquie d’Erdogan ne se reconnaît pas non plus dans le modèle libéral-progressiste actuel de l’Occident. Le président désormais réélu a décidé en 2021 de retirer la Turquie de la Convention d’Istanbul – protégeant les femmes de violence domestique – en affirmant que l’accord visait en réalité à normaliser l’homosexualité et menaçait pour cette raison les valeurs familiales traditionnelles.

Dépendante énergiquement, et idéologiquement plus proche de la Russie, mais membre important de l’OTAN, la Turquie se trouve aujourd’hui avoir un pied dans chaque camp. En somme, la Turquie s’offre le droit de choisir ses partenaires internationaux selon ses propres intérêts, dans un monde de plus en plus multipolaire. Une ambivalence qui, aux yeux du dirigeant turc, offre à son pays les meilleures garanties sécuritaires et la plus grande influence possible à l’international.

Ecrire à l’auteur: max.frei@leregardlibre.com

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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