Michael Shellenberger: «Nous nous sommes perdus dans un rêve»

13 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 01 October 2023 · 0 commentaire

Malgré une grande richesse, les villes californiennes se sont dégradées, affirme l’auteur Michael Shellenberger. L’écologiste explique pourquoi il s’est brouillé avec les progressistes et comment Hollywood transforme les gens en victimes.


L’article original, signé Ronnie Grob et Lukas Leuzinger, est paru en allemand dans Schweizer Monat.


Schweizer Monat: On a demandé un jour à Jim Morrison, le chanteur des Doors, pourquoi il y avait tant d’activité à San Francisco. Il a répondu: «The West is the best». L’Ouest est-il toujours le meilleur?

Michael Shellenberger: Cela dépend de ce que nous appelons «l’Ouest». D’une certaine manière, le San Francisco d’aujourd’hui est un symptôme de la civilisation occidentale, si bien que l’on pourrait se demander si la civilisation occidentale est toujours la meilleure.

Quelle est votre réponse?

Elle l’est absolument. Dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons jamais connu autant de prospérité et de liberté que dans la modernité occidentale. Notre succès nous a fait oublier qu’il dépendait d’une réalité matérielle. Nous sommes devenus idéologiques – perdus dans les médias, perdus dans une sorte de monde de rêve. Cela a commencé bien avant l’essor des réseaux sociaux.

Qu’est-ce qui est à l’œuvre actuellement?

Nous voyons qu’aujourd’hui, ce sont précisément les parties les plus civilisées de la société qui se retournent contre les valeurs de la civilisation occidentale et en sapent les fondements. Nous le voyons aux Etats-Unis et de manière particulièrement dramatique sur la côte ouest, où l’on promeut une idéologie de la décivilisation qui est en fait une philosophie nihiliste. Nous assistons à la destruction de certaines des plus grandes villes de la côte ouest, comme Seattle, Portland, San Francisco ou Los Angeles, causée par des personnes qui rejettent la civilisation occidentale, mais qui ne proposent aucune alternative positive.

Nous avons grandi avec la télévision et les films américains. Hollywood a longtemps exercé un grand pouvoir de persuasion. Le fait-il encore?

Hollywood conserve un pouvoir culturel mondial important. Mais il s’emploie également à défaire la civilisation occidentale. Le plus grand cinéaste vivant est peut-être Denis Villeneuve, le réalisateur canadien de Dune, Blade Runner 2049 et Sicario. Villeneuve fait progresser les idées anti-humanistes et déterministes du philosophe Michel Foucault par le biais du cinéma. Dans ses films, les héros n’ont pas d’action, ils sont les produits d’un système qu’ils ne peuvent ni comprendre ni contrôler. Dans Sicario, la protagoniste féminine jouée par Emily Blunt a été aspirée dans une conspiration plus large, dont les propres protagonistes ne font que répondre à des forces plus vastes. Il en va de même dans les films des frères Coen. Cela rappelle le pessimisme de l’œuvre de Schopenhauer, selon lequel nous ne sommes tous que des marionnettes de viande, des animaux mus par des envies, instincts, désirs et pulsions auxquels nous sommes aveugles. Lorsque vous voyez dans un film hollywoodien des protagonistes qui ont un pouvoir d’action, ils sont souvent au service d’un récit qui favorise le gouvernement chinois. Nos meilleurs artistes réalisent des films qui renforcent l’idée que nous n’avons pas vraiment le contrôle de nos vies, que nous sommes victimes de forces plus vastes.

Récemment, l’acteur américain John Cena s’est excusé en chinois sur les médias sociaux chinois après avoir qualifié Taïwan de pays.

Oui, c’était comme regarder un film d’horreur. Quel cauchemar!

Pourtant, les Européens considèrent la Californie comme une région dynamique et prospère. La décririez-vous ainsi?

Si vous regardez les chiffres, la Californie est la plus grande réussite économique de l’histoire de l’humanité. Avec un produit intérieur brut supérieur à celui de l’Inde, elle est la cinquième économie mondiale. Elle compte un nombre gigantesque de milliardaires. En revanche, nous avons le taux de pauvreté le plus élevé des Etats-Unis. Une classe inférieure de travailleurs migrants est ici illégalement et travaille dans des conditions souvent dangereuses, effectuant des travaux que les citoyens californiens ne veulent pas faire. L’élite vit sur des collines comme Beverly Hills ou Berkeley Hills sans voir la misère et la souffrance humaines. Les centres-villes de San Francisco, Los Angeles ou San Diego ont tous été envahis par de vastes scènes de drogue ouvertes. Les gens font des overdoses et meurent à un rythme effarant en fumant du fentanyl et de la méthamphétamine. A un pâté de maisons du Civic Center, la principale station de métro de San Francisco, une jeune fille de 16 ans a été violée alors qu’elle faisait une overdose. Cette dépravation, cet effondrement de la civilisation se produit au cœur de nos villes. Celles-là même qui ont fait la morale au reste des Etats-Unis sur la nécessité d’avoir des villes où l’on peut marcher et vivre ont détruit la possibilité de le faire chez elles.

Dans votre livre San Fransicko, vous écrivez que les appels concernant des excréments humains ont presque doublé entre 2014 et 2018. En 2015, un lampadaire corrodé par l’urine s’est effondré et a écrasé une voiture.

Des excréments sur les trottoirs, des campements de tentes, des gens qui se comportent comme des zombies à cause des drogues dures : ces choses ne sont pas la conséquence de la pauvreté. Ce sont les conséquences de la décadence et de la richesse. Dans une certaine mesure, on pourrait dire que c’est la fin de la civilisation américaine: l’Amérique a succombé à l’entropie, elle s’est retournée contre elle-même, comme le font tous les empires. Pourtant, l’économie n’a jamais été aussi productive. En ce sens, la Californie a encore un potentiel incroyable. Je pense que le déterminisme est une illusion, une arrogance. Le regretté sénateur Patrick Moynihan a dit un jour que la vérité centrale des conservateurs est que c’est la culture, et non la politique, qui détermine le succès d’une société. Mais la vérité libérale centrale est que la politique peut changer une culture et la sauver d’elle-même. Je pense que la Californie est mûre pour une intervention politique.

Quels sont les principaux problèmes à résoudre?

L’objectif principal est de restaurer notre civilisation et notre humanité. Cela signifie que nous devons mettre fin aux scènes de drogue ouvertes, ce qui nécessite trois choses. Tout d’abord, nous avons besoin d’une politique de «l’abri d’abord, le logement ensuite»: les logements subventionnés doivent être gagnés par les personnes qui en ont besoin, en récompense de leur bon comportement, et ils doivent être perdus en cas de mauvais comportement. Ensuite, nous avons besoin d’une psychiatrie universelle, avec la même approche des maladies psychiatriques et de la toxicomanie qu’en Europe. Enfin, nous devons faire respecter les lois. La question de savoir si nous devons étendre la possibilité d’interner involontairement les malades mentaux ou les toxicomanes fait l’objet d’un grand débat. Il se peut que nous ayons besoin de le faire, mais nous pouvons apporter de l’aide en appliquant simplement les lois. Nous devons nous occuper des scènes de drogue et de la destruction de nos villes avant de nous attaquer à nos autres grands problèmes. Un taux de maîtrise des mathématiques de 33% et un taux de maîtrise de la lecture de moins de 50% dans nos écoles, voilà des chiffres avec lesquels les civilisations meurent. En permettant aux parents d’avoir un plus grand choix et aux élèves de recevoir une éducation plus personnalisée, nous pouvons améliorer les résultats scolaires.

L’application de la loi ne suffit pas à résoudre le problème de la drogue. A Zurich, la scène de la drogue était ouverte dans les années 1980. La situation s’est améliorée quand le gouvernement a cessé de chasser les junkies et les a laissés se droguer dans un environnement propre. Cela pourrait-il être une solution pour la Californie?

La clé réside dans l’application de la loi et les services sociaux. A Zurich, la scène ouverte de la drogue a été fermée à Platzspitz, mais elle s’est déplacée vers la gare de Letten. Si l’on se contente d’offrir des services sociaux, les toxicomanes diront: «Non, merci». Si l’on se contente de mettre les gens en prison, cela ne marche pas non plus, car il faut aider les gens à se rétablir. Zurich dispose de 2000 places d’hébergement pour différents groupes cibles. Mais il n’y a aucune tolérance pour certains types de comportements tels que le trafic de drogue ou les grands rassemblements de consommateurs. Zurich a créé la «stratégie des quatre piliers», qui comprend la prévention, la thérapie, la réduction des risques et la répression. Il existe des services sociaux, mais ils travaillent en étroite collaboration avec la police. Oui, il faut de l’amour, mais pas seulement de l’amour.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au problème des sans-abris et de la toxicomanie?

Dans les années 1990, j’ai travaillé à la décriminalisation des drogues pour George Soros, le principal financeur de ce genre d’efforts. La vision initiale à laquelle je croyais était que nous aiderions les toxicomanes en termes de réadaptation. En 2000, 17’000 personnes mouraient d’une overdose ou d’un empoisonnement aux Etats-Unis, ce qui est déjà trop. Mais 17 ans plus tard, ce chiffre est passé à 70’000. J’ai voulu savoir ce qui n’allait pas. Je me suis demandé: pourquoi les progressistes ruinent-ils les villes? Pourquoi les personnes qui disent se soucier le plus des victimes, qui disent aimer le plus les villes, ruinent-elles les villes et les vies?

Vous brossez un portrait plutôt sombre de la Californie. Les démocrates dominent toutes les branches du gouvernement depuis des années. Que font-ils de mal?

C’est l’idée que l’on peut diviser le monde en oppressés et en oppresseurs, et que les gens sont figés dans ces identités par la nature de leur identité ou de leur passé. Pour les victimes, tout doit être donné et rien ne doit être exigé. En outre, les progressistes pensent qu’ils doivent se venger des soi-disant oppresseurs en leur prenant ce qu’ils ont et en le redistribuant aux victimes. Cette idéologie victimaire est au cœur de la destruction de nos villes. Cependant, il existe également des motivations financières pour maintenir une population de malades mentaux et de toxicomanes non traités. Par exemple, il y a des fournisseurs de logements qui en profitent.

Vous vous décrivez comme un démocrate et un progressiste de toujours, mais vous parlez comme un conservateur. Avez-vous changé, ou est-ce les progressistes qui l’ont fait?

Aujourd’hui, 106 000 personnes meurent chaque année d’overdoses et d’empoisonnements et il y a environ 200 000 sans-abri en Californie. Ce chiffre a au moins quintuplé au cours des trente dernières années. Lorsque j’avais une vingtaine d’années, mes héros s’appelaient Martin Luther King et Nelson Mandela. L’idée était de parvenir à une société où le racisme et la race auraient moins d’importance. Aujourd’hui, l’opinion dominante parmi les progressistes est que la race et le racisme sont les choses les plus importantes. Et si vous suggérez qu’ils ne le sont pas, vous êtes accusé de racisme. Il est clair que quelque chose a changé. Ai-je changé? Oui, j’ai changé. Je pense que nous avons besoin de la civilisation. La civilisation occidentale permet de libérer tout le monde, et pas seulement les hommes blancs et riches. Un ami m’a dit que les socialistes se préoccupent des pauvres, les libertaires de la liberté et les conservateurs de la civilisation. Si c’est le cas, alors je suis les trois à la fois. Pour s’occuper des personnes vulnérables et pour avoir la liberté, il faut une civilisation qui fonctionne, avec des règles et des lois.

Parlons d’une autre menace pour la civilisation: la politique environnementale. Les défenseurs de l’environnement veulent que nous conduisions moins, que nous prenions moins l’avion, que nous mangions moins de viande. Qu’y a-t-il de mal à cela?

Il n’y a rien de mal à ce que les gens choisissent ces choses pour eux-mêmes. Ce qui ne va pas, c’est quand les gens veulent imposer ces choses aux autres, en particulier à ceux qui sont plus faibles qu’eux. Ce type d’environnementalisme apocalyptique est anti-humaniste, nihiliste et destructeur. Il s’agit d’une manœuvre de pouvoir de la part de personnes privilégiées visant à maintenir l’Afrique et l’Asie du Sud dans la pauvreté et à les enfermer dans une pauvreté renouvelable et organique. C’est immoral et terrible pour le monde naturel. C’est un moyen de maintenir une agriculture peu efficace, qui constitue la plus grande menace pour nos forêts tropicales, et de continuer à utiliser le bois et le charbon alors que nous pourrions passer au nucléaire et au gaz naturel. Nous sommes en train de vivre une merveilleuse transition du charbon vers le gaz naturel. Mais les écologistes radicaux anti-humains ont cherché à arrêter la production de gaz naturel dans le monde entier. Ils ont fait pression pour mettre fin à la fracturation hydraulique, et il apparaît aujourd’hui que nombre d’entre eux ont été financés directement par la Russie. Ils ont du sang sur les mains. Nous devons demander des comptes à Greta Thunberg, à Al Gore et au Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

A lire aussi | Pascal Couchepin a lu «Apocalypse never» de Michael Shellenberger

Le nombre total de victimes de l’énergie nucléaire est très faible. Pourtant, les gens ont très peur de cette technologie.

L’énergie nucléaire est le moyen le plus sûr de produire de l’électricité. Nous savons qu’environ deux cents personnes sont mortes directement ou au fil du temps à cause de Tchernobyl. Ce chiffre contraste avec les six millions de décès dus à la pollution de l’air chaque année. Nous savons que personne n’est mort des radiations après Fukushima, mais que de nombreuses personnes sont mortes de la panique et de la relocalisation. Les Allemands font du nucléaire un diable séculier parce qu’il correspond à une religion séculière qui existe dans tout l’Occident. Les humains ont besoin de démons, et l’énergie nucléaire a occupé cette partie de notre esprit. Dans mille ans, ce sera différent.

Le Regard Libre traduit au gré des numéros des articles du média Schweizer Monat, un autre mensuel suisse d’idées, d’où notre partenariat. Ronnie Grob en est le rédacteur en chef et Lukas Leuzinger le rédacteur en chef adjoint. Les articles originaux sont disponibles en ligne sur www.schweizermonat.ch.

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier DROGUE, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°99).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire