Liban: un milliard d’euros, le pansement de l’échec politique

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écrit par Sébastien Lapaire · 06 June 2024 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.

L’Union européenne sous-traite la gestion de la crise migratoire en Méditerranée à coup de milliards, c’est bien connu. Après des accords similaires avec la Tunisie, la Mauritanie et l’Egypte, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé le 2 mai à Beyrouth une aide d’un milliard d’euros pour soutenir la «stabilité socio-économique» du Liban.

Un quart de cette somme sera versée à l’armée et aux garde-côtes libanais, afin de renforcer la lutte contre l’immigration clandestine. Le reste est destiné à faire face à la crise syrienne. Comme le Premier ministre libanais l’a déclaré devant les médias à l’issue de la visite de la femme d’Etat, «la réalité de cette question est devenue plus grande que la capacité du Liban à la traiter». Le pays du Cèdre accueille près de 2 millions de réfugiés syriens. Un tiers de sa population est de nationalité syrienne ou palestinienne.

Si la Commission européenne conclut ce nouvel accord avec l’espoir affiché de réduire le nombre d’arrivées d’exilés sur les côtes européennes, elle néglige entièrement la situation interne du Liban. Ici, le sentiment antisyrien, déjà exacerbé par la crise politico-économique que traverse le pays, a atteint son apogée à la mi-avril, avec l’arrestation de sept Syriens impliqués dans l’assassinat d’un responsable politique chrétien. Ce fait divers a attisé les vieilles rancœurs entre les deux peuples et amené un pic de violences. Des dizaines voire des centaines de Syriens se sont fait frapper dans les rues. Au moins un d’entre eux en est mort. Des haut-parleurs à l’entrée des magasins leur ordonnaient de ne pas venir y faire leurs courses. Cette chasse aux Syriens est soutenue par une large part de la population libanaise.

Un exilé s’est fait brutalement tabasser devant chez moi, aux alentours de minuit, par trois jeunes Libanais. Alertés par les cris, tous les voisins ont observé la scène de leur balcon sans broncher. Le lendemain, ils approuvaient l’action des agresseurs: «On en a assez. Ils n’ont qu’à rentrer chez eux. Ils nous provoquent à marcher dans nos quartiers le soir», justifiait ma voisine. Les arguments sont systématiques: «Ils nous volent notre eau, notre électricité. Eux, ils touchent 300 dollars et entre 50 et 100 dollars par enfants. Imagine une famille de dix personnes… De plus, ils ont le droit de scolariser gratuitement leurs enfants. Une couverture médicale leur est offerte», s’indignait Michel El Murr. Le lieutenant pompier gagne 400 dollars par mois et n’a plus d’assurance maladie depuis quatre ans.

Les Syriens ne touchent pas autant d’argent de la part du Haut-commissariat aux réfugiés. Mais le flou entretenu par les Nations Unies autour de l’aide aux Syriens facilite la désinformation, orchestrée par les partis politiques libanais. Comme Michel El Murr, de nombreux Libanais demandent l’arrêt des subventions octroyées aux Syriens, et leur renvoi.

Des renvois, l’armée libanaise en mène au compte-gouttes depuis des années pour calmer les ardeurs de l’opinion publique nationale. Pourtant, les organisations de défense des droits humains ne cessent d’alerter sur les risques que courent les Syriens lors de leur retour. Des cas d’emprisonnements, de tortures et de disparitions sont recensés.

Des risques que leurs hôtes libanais n’entendent pas. Un point de non-retour a été atteint ces dernières semaines. La haine n’est plus conscrite. Et la chasse aux Syriens continue. Lâcher quelques billets ne suffit plus à contenir la colère libanaise. Treize ans après le début de la guerre en Syrie, il serait temps de définir une ligne politique pour ces millions d’exilés sans perspectives.

Sophie Woeldgen est une journaliste de terrain, spécialiste du Proche-Orient et en particulier du Liban qu’elle couvre depuis des années. Vers ses précédentes chroniques.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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