Les futurs inaboutis (1/3): L’invasion soviétique de l’OTAN

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 April 2023 · 0 commentaire

Peu de gens avaient anticipé le déclenchement de la guerre en Ukraine, en partie parce qu’elle présente des caractéristiques qui évoquent une guerre qui aurait dû se produire il y a quarante ans. Le roman Tempête rouge paru en 1986 se révèle justement visionnaire.


NOTRE SERIE «LES FUTURS INABOUTIS». Dans le monde militaire, on dit qu’aucun plan ne résiste à l’épreuve de la réalité. Un constat bien souvent exact en politique également. Les futurs qui paraissaient inévitables en leur temps sombrent dans l’oubli, ou sont moqués, a posteriori bien sûr. Pourtant, s’y pencher à nouveau nous éclaire aujourd’hui, autant sur ce que le monde aurait pu être que sur ce qu’il est devenu. Ces scénarios expriment aussi les craintes et les espoirs de leur époque. Et quelquefois, ces futurs possibles que l’on croyait condamnés à l’oubli refont surface et il s’avère alors, au regard de nouveaux événements, qu’ils disent quelque chose de notre époque.


Une longue montée en tension, des troupes qui s’amassent aux frontières, des manœuvres politiques orchestrées depuis le Kremlin, une guerre que l’on croit impossible… puis un déferlement de chars et de véhicules blindés sur un adversaire que l’on dit fragile, une offensive qui s’enlise, des problèmes logistiques et de commandement, enfin des menaces nucléaires. Malgré les apparences, ces événements ne décrivent pas les premiers mois de l’attaque russe contre l’Ukraine, mais la trame d’un roman de l’écrivain américain Tom Clancy, publié en 1986. Dans le rôle de l’agressé: non pas l’Ukraine, mais l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Dans celui d’agresseur: l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

On pourrait croire à un roman de série B de l’époque, dans le genre parfois nanardesque, et très apprécié aux Etats-Unis, de la vague rouge submergeant les nations libres. Seulement, un fait justifie encore aujourd’hui l’intérêt qu’on peut avoir pour ce livre : il fut considéré par les militaires occidentaux de l’époque comme un scénario tout à fait probable d’invasion soviétique de l’Europe, et présente de nombreuses similitudes avec la guerre en cours en Ukraine.

Des ressemblances troublantes

Clairement, Tempête rouge reflète les peurs de son époque : une Europe enfoncée dans la crise des euromissiles et la présidence Reagan qui relance la guerre froide. Une période d’inquiétude donc, recouverte par l’ombre de la menace nucléaire qui pesait de part et d’autre du rideau de fer. Pourtant, il se dégage également du roman une ressemblance troublante avec le climat de tension actuel.

Du lancement de l’opération jusqu’à son déroulement et ses échecs, de très nombreux éléments concordent. Comme si le futur que prédisait Clancy n’était pas celui de la guerre froide, mais de l’Ukraine. Dès les préparatifs, les Soviétiques, dans la fiction, comme les Russes, dans la réalité, ont recours au stratagème de la maskirovka. Il s’agit d’un art enseigné dans les écoles militaires soviétiques, puis russes, consistant à camoufler ses troupes comme ses intentions, afin d’obtenir une surprise tant stratégique que tactique. A titre d’exemple, dans Tempête rouge, l’URSS orchestre un attentat sur son propre sol afin d’accuser la République fédérale allemande et de diviser ainsi l’OTAN; dans la réalité ukrainienne, le Kremlin a prétexté le risque d’un génocide des russophones du Donbass par les Ukrainiens, pour justifier son invasion.

Une vérification trente ans plus tard

Même dans le plan d’invasion, la fiction et la réalité se rejoignent. Ainsi en va-t-il du déferlement des blindés sur un ennemi en infériorité numérique, mais plus agile et, dans les deux cas, armé de missiles antichars. Le jugement du fictif ministre soviétique de la Défense, dans le roman de Tom Clancy, aurait pu sortir de la bouche de l’actuel ministre russe Sergueï Choïgou: «[I]ls n’ont aucune chance d’arrêter nos forces aéroportées et mécanisées. S’ils l’essayaient, et ils le feront certainement, leurs troupes d’élite seraient submergées et anéanties en quelques jours.» De quoi rappeler l’offensive sur Kiev en février 2022.

Autre exemple : les difficultés du commandement soviétique dans le roman d’anticipation trouvent un écho trente ans plus tard. On observe les mêmes dysfonctionnements : des plans préparés loin du front et transmis le long d’une chaîne de commandement stricte et rigide, où la peur et le mensonge règnent. Il en va de même avec la forte attrition des matériels et des hommes menant à un emploi progressif de matériels datés et d’hommes peu formés envoyée au hachoir du côté de Moscou ; le manque d’équipement et de munitions du côté occidental.

Même le jugement du Kremlin sur l’OTAN est similaire à celui d’aujourd’hui : « politiquement divisée et sans coordination militaire ». Un constat erroné dans les deux cas. Quelques points concordants assez éloquents, ce à quoi il faut bien évidemment ajouter que les contextes diffèrent, les adversaires ne sont pas les mêmes et que, dans le conflit actuel, les belligérants ne possèdent pas les deux l’arme nucléaire.

Malgré son réalisme, le futur probable imaginé dans Tempête rouge en 1986 n’a pas résisté très longtemps à la réalité historique. Trois ans après sa publication, le Mur de Berlin s’effondrait, et six ans plus tard l’URSS se dissolvait, éloignant pour longtemps la menace d’un affrontement généralisé entre l’Est et l’Ouest. Irrémédiablement, le roman est devenu une curiosité du passé. Son scénario a fini par se dissoudre dans la conscience collective, en même temps que l’annonce de la fin de l’histoire et du dernier homme. Autres futurs inaboutis, d’ailleurs.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°95). Retrouvez la suite de cette série «Les futurs inaboutis» le mois prochain.

Tom Clancy
Tempête rouge
Albin Michel
1996 [1986]
717 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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