La démocratie, un produit qui s’exporte mal

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 January 2023 · 0 commentaire

Les Américains – dans une moindre mesure leurs alliés occidentaux – sont coutumiers de ce curieux exercice consistant à exporter la démocratie dans des pays non démocratiques par les armes. Une pratique au bilan plutôt mitigé.

Kosovo en 1999, Irak en 2003, opération «Aube de l’Odyssée» en Lybie en 2011, guerre en Afghanistan : quatre exemples typiques de l’interventionnisme américano-occidental. Ce dernier, légitimé sur le plan idéologique par l’idéal de promotion du modèle démocratique occidental dans le reste monde, s’est soldé bien souvent par de graves échecs, tout en révélant les raisons moins nobles qui l’ont motivé, et le motivent encore, au niveau le plus fondamental.

Le néoconservatisme à l’œuvre

Ce n’était pas faute, pourtant, de personnes croyant sincèrement en la mission civilisatrice des démocraties occidentales: les fameux néoconservateurs, qu’on appelle aussi neocons, très influents depuis la présidence de Ronald Reagan, au moins. Pour Serge Audier, philosophe français et auteur de l’article «La démocratie, ça s’exporte mal» dans les colonnes du Monde en 2016, il s’agit d’«un groupe d’intellectuels et de conseilleurs politiques [qui] jugeaient que la mission des Etats-Unis était d’exporter les démocraties dans le monde». Cette idéologie a profondément influencé la politique extérieure de l’administration Bush notamment, dans sa «guerre contre le terrorisme» entamée à la suite des attentats du World Trade Center.

Seulement, l’œuvre civilisatrice de l’Occident démocratique s’est heurtée à la dure réalité du terrain. Dans la plupart des cas, les interventions militaires américano-occidentales n’ont laissé derrière elles qu’un chaos politique et humanitaire indescriptible. Le constat de Stephen Walt, professeur de relations internationales à l’Université de Harvard, dans un article de la revue Foreign Policy intitulé «Why Is America so Bad at Promoting Democracy in Other Countries», est sans appel:

«L’idée selon laquelle les Etats-Unis pourraient débarquer, renverser le despote en chef et ses sbires, rédiger une nouvelle constitution, organiser quelques élections et instaurer une démocratie stable a toujours été illusoire, mais un très grand nombre de personnes intelligentes ont cru à cette idée malgré les nombreuses preuves qui la contredisent.»

Un idéal à conserver

Pour autant, Walt ne délaisse pas tout idéal de promotion démocratique. Il serait «préférable pour la plupart des êtres humains, écrit-il, que le nombre de démocraties dans le monde augmente», car «[elles] affichent de meilleurs résultats en matière de croissance économique à long terme (en moyenne) et s’en sortent beaucoup mieux en termes de protection des droits de l’homme fondamentaux». Et Walt d’ajouter que ces régimes sont «moins susceptibles de tuer un grand nombre de leurs propres citoyens par des famines ou des actes mal planifiés d’ingénierie sociale».

Mais alors, que faire? Pour le professeur, les Etats-Unis feraient mieux de revoir leur stratégie, sans forcément abandonner l’idéal de promotion de la démocratie. Seulement, il leur faut d’abord se rendre à l’évidence: comme le montre l’exemple des démocraties occidentales, la naissance d’un tel régime stable est un processus complexe, qui ne se décrète ni ne s’impose. Il y faut du temps, mais aussi un contexte social, économique et politique propice. «Le renversement d’un gouvernement autoritaire – pour citer ici Alexandra de Hoop Scheffer, auteure de « Les Etats-Unis en Irak: les errances du regime change » – n’induit pas automatiquement une transition vers un régime plus démocratique : la démocratie n’est pas « spontanée », même si ce mythe a figuré dans la rhétorique et la planification accompagnant l’intervention en Irak.»

Modèle ou contre-modèle?

Walt suggère que la promotion d’un modèle politique suppose d’abord l’exemplarité. La démocratie ne peut s’exporter avec succès que sur le mode de l’attraction, certainement pas par la coercition. L’occasion pour l’universitaire américain de se fendre d’une critique acerbe à l’égard de son propre pays:

«Les idéaux démocratiques de l’Amérique ont plus de chances d’être imités par les autres si les Etats-Unis sont largement considérés comme une société juste, prospère, dynamique et tolérante, au lieu d’une société où les inégalités sont endémiques, où les principaux politiciens sont des xénophobes à grande gueule, où la population carcérale est la plus importante au monde, où les aéroports et autres infrastructures publiques sont visiblement en train de se dégrader […] Ajoutez à cela Guantánamo, les assassinats ciblés, Abu Ghraib, la surveillance excessive de la NSA et la réticence à tenir les puissants responsables de leurs méfaits, et vous obtenez une marque plutôt ternie.»

Faut-il ajouter à cette liste les motivations moins avouables à l’origine des interventions militaires américaines dans le monde, souvent menées – et le hasard ne peut suffire à l’expliquer – contre des pays riches en pétrole qui tentent de dédollariser leur économie pour s’affranchir de la tutelle de l’Oncle Sam? L’idéalisme d’apparence risquerait de se changer en simple caution idéologique d’une politique parfois des plus cyniques, menée d’abord en fonction d’intérêts politiques, stratégiques ou économiques.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier sur la démocratie, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration de couverture: American Progress, peinture à l’huile de John Gast, 1872

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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