Au Liban, acheter des voix pour combattre la corruption

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écrit par Sébastien Lapaire · 28 June 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.

Le 15 mai, les Libanais ont vécu leur premier rendez-vous aux urnes depuis l’effondrement économique, financier et le mouvement de contestation de 2019. Il y a deux ans, ces législatives étaient perçues par de nombreux Libanais comme une opportunité de changement de la classe politique dirigeante accusée de corruption et d’incompétence. Mais plus l’échéance approchait, plus l’espoir se tarissait.

Plus de cent listes ont mené campagne, bien davantage que lors du dernier scrutin de 2018. Nombreuses étaient celles à se réclamer du «changement». Parmi les nouveaux candidats, l’un m’avait contacté quelques mois avant le scrutin. Franco-libanais, il espérait obtenir un article sur lui dans la presse française contre quelques billets. La raison de son engagement? «Lutter contre la classe politique corrompue». Son programme? «J’ai rédigé quelques points, mais je n’ai pas élaboré de programme, car de toute façon, au Liban, aucun politicien ne le respecte», affirme celui qu’on appellera Anthony.

Malgré mon refus, l’homme d’affaires récemment entré en politique s’ouvrira au fil des cafés et des discussions. Anthony m’a alors détaillé le processus d’achat de voix, à travers bons d’essence, cartes de supermarchés, approvisionnement en électricité ou encore distribution de cash; comment il s’est entouré de collaborateurs qui travaillaient dans ce «business» pour d’autres politiciens, avant de le rejoindre parce qu’il les paie plus. «Ce qui est bien avec Anthony, c’est que lui, son ONG et ses business, c’est trois en un, comme dans les publicités pour les produits lessive», lâchait l’un d’entre eux, une fois la bouteille de vin vide.

Dans un pays où les élections fonctionnent ainsi «depuis Rafic Hariri, qui a généralisé la corruption à tous les étages», selon le mot d’Anthony, atteindre un changement via des élections semble aujourd’hui illusoire.

D’autant plus que les formations dites alternatives, celles nées ou actives dans la «thaoura» (révolution), soulèvement populaire de l’automne 2019, ne sont pas parvenues à présenter un front uni. Est-ce dû à l’émulsion des egos ou à une culture ravagée par le clientélisme depuis des années? Les désaccords idéologiques, dans un pays où la politique est depuis des lustres liée au communautarisme, ont également empêché les rapprochements interpartis.

Pourtant, dès la «thaoura», nombreuses étaient les voix à prôner les élections pour atteindre un réel changement de régime. Le spectre des printemps arabes planait. L’éruption de violence qui avait découlé de ces mouvements populaires faisait planer la peur.

Aujourd’hui, à l’instar du récit d’un diplomate rencontré récemment, «la classe politique a gagné». Car malgré la perte de quelques sièges au parlement, elle reste détentrice des ressources économiques, politiques et de l’influence confessionnelle. Mais face à l’échec issu des urnes, que reste-t-il comme espoir de changement?

Précédents épisodes: Au Liban avec Sophie Woeldgen

Portrait dessiné: © Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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